Seul, le paganisme est agréable dans ce poème entrepris pour démontrer la supériorité poétique du christianisme. Si l'auteur nous présente Augustin, Jérôme, Sébastien, Pacome, Genès, Aglaé et son intendant Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les présenter avant leur conversion. Il développe leurs erreurs avec une complaisance extrême. Il décrit, avec une délectation interrompue de scrupules hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. «Hélas! (notez cet hélas!) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrte et dans ces champs heureux où Virgile plaça l'Élysée, telle était l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir.» (Crois-tu?). Ou bien: «Nous remplissions nos coupes d'un vin exquis trouvé dans les celliers d'Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l'Amour, filles de la Puissance et de la Beauté... Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles.»—«Loin d'ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus!» Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodocée, qu'on ne fera sortir qu'au moment de l'épisode de Velléda.
Mais cette petite Cymodocée elle-même, son charme est d'être petite-fille d'Homère et de le demeurer jusqu'au bout; son charme est de rester païenne, de recevoir sans y comprendre grand'chose les enseignements de l'évêque Cyrille; d'être telle que tout ce qu'elle fait, on ne sait pas si elle le fait pour l'amour du Christ ou pour l'amour d'Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver Eudore dans la grotte arcadienne, avant d'aller le rejoindre dans l'amphithéâtre! «Ta religion, lui dit-elle, défend aux jeunes hommes de s'attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes: tu n'as aimé que lorsque tu étais infidèle à ton Dieu.» À quoi Eudore ne peut que répondre: «Ah! je n'ai jamais aimé quand j'offensais ma religion. Je le sens, à présent que j'aime par la volonté de mon Dieu.» Alors Cymodocée:
Guerrier, pardonne aux demandes importunes d'une Messénienne ignorante... Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il y a donc une Vénus chrétienne? A-t-elle un char et des colombes?... Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre, à l'introduire furtivement sous le toit paternel? Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée? Répand-elle un feu brûlant, un froid mortel dans les veines? Oblige-t-elle à recourir à des philtres pour ramener un amant volage, à chanter la lune, à conjurer le seuil de la porte? Toi, chrétien, tu ignores peut-être que l'Amour est fils de Vénus, qu'il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc était de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu'il s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les épaules d'Hercule?
Et si vous saviez combien la chrétienne réponse d'Eudore paraît faible! Cymodocée, en y mettant beaucoup de bonne volonté, y comprend juste ce qu'il faut pour dire: «Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle enseigne à mieux aimer!». Et c'est tout ce qu'elle y voit. La veille de sa mort, dans son costume sombre de martyre («telle la Muse des mensonges nous peint la Nuit, mère de l'Amour, enveloppée de ses voiles d'azur et de ses crêpes funèbres»), se croyant sauvée, elle chante, oublieuse du catéchisme de Cyrille et de Jérôme, une petite chanson où pas un mot n'est chrétien: «Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle des vents... Volez, oiseaux de Libye... Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire... J'étais semblable à la tendre génisse... Ah! s'il m'était permis d'implorer encore les Grâces et les Muses!...» Etc... Ainsi chante cette petite chrétienne, qui ignore le langage et le vocabulaire chrétiens.
C'est une chose étrange: toutes les fois qu'il s'agit de décrire une fête païenne ou de chanter un chant païen, le poète retrouve son génie. Il a l'air alors de sentir et de jouir pour son compte... Il y a, tout près de la fin, au livre XXIIIe, une fête de Bacchus et un hymne à Bacchus, d'une ardeur, d'une couleur!... «Les prêtresses agitaient autour de lui des torches enflammées... Leurs cheveux flottaient au hasard... Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants, les autres présentaient la mamelle à des louveteaux...» Et l'hymne est délicieux. Cela rend bien pâles les scènes de sainteté. On sent que Chateaubriand a connu les manuscrits d'André Chénier. Je ne sais pas s'il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants: mais enfin il les avait lus. Cela est particulièrement sensible aux premiers livres, dans la rencontre de Cymodocée et d'Eudore, dans la visite de Démodocus et de sa fille chez Lasthénès. Démodocus l'homéride, un peu trop ingénu tout de même, semble échappé des idylles de Chénier. Dans les premières conversations d'Eudore et de Cymodocée, l'impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur Endymion, ou pour un Dieu. Il lui répond: «Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers.» Elle lui dit: «Je suis fille d'Homère aux chants immortels.» Il lui répond: «Je connais un plus beau livre que le sien.» Elle «hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée.» Il lui répond: «Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut.» Bref, si j'ose dire, il la «colle» tout le temps, mais c'est Cymodocée que nous aimons... Quand, au livre II, elle chante en s'accompagnant de la lyre et que les chrétiens, l'ayant entendue, gardent le silence et «ne lui donnent point les éloges qu'elle semble mériter», nous avons envie de dire: «Les pauvres gens!» Seul, le mysticisme chrétien peut être plus beau que le naturalisme païen: et ce mysticisme est absent des Martyrs, parce que Chateaubriand ne l'eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent exprimées,—sauf la pudeur et la charité, qui encore n'étaient point ignorées des païens,—les nouveautés dont l'âme humaine fut redevable au christianisme. J'écrivais jadis:
... La foi chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées et agrandies par l'idée de l'au delà et par l'attente ou la crainte des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des désespoirs à en mourir... La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardentes... La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques; à côté de la misère plus grande et à travers les férocités aveugles, une plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le cœur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de croyances qu'on ne connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la sensibilité...
Il y a trop peu de tout cela dans les Martyrs. Sans doute Cymodocée dit à un moment: «Je pleure comme si j'étais chrétienne.» Mais c'est à peu près tout. Elle n'est héroïque que par amour, et elle est païenne encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrétien, montre assurément de grandes vertus, pureté, détachement, résistance à la douleur: mais je cherche en vain l'accent nouveau, l'accent mystique. Je crois que le Christ n'est pas appelé une seule fois Jésus.—En résumé les Martyrs,—chose non prévue par l'auteur,—nous charment dans la mesure où ils sont pénétrés de paganisme, et par conséquent dans la mesure où ils prouvent le contraire de ce qu'ils prétendaient prouver.
L'auteur lui-même a dû le reconnaître. En 1839, instruit par trente années, il écrit dans ses Mémoires: «Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct, que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel (!). Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des machines usées.» Non seulement ils «suffisaient» à la conduite de l'action, mais ils y étaient inutiles. «Effrayé de mes innovations», on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure: «Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée» (avant leur conversion); «si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l'enfer et le ciel qui les sauveront.»
(J'ajoute: Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni tous les ressouvenirs du genre pseudo-épique, et, par exemple, les innombrables comparaisons, si ingénieuses parfois, et presque toujours si artificielles. Il y en a même de désobligeantes: «Comme un taureau qu'on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse que l'on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothée avait entraîné Démodocus loin de la prison de Cymodocée.»)
Mais il est très vrai que la bataille des Francs et des Romains est une de ces choses dont on peut dire: «Cela n'avait pas été écrit auparavant.» Depuis longtemps, certes, on était préoccupé de «couleur locale». Mais, je ne sais comment, avec des traits empruntés à César, Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne Comnène, Grégoire de Tours, Arrien, Jormandès, Plutarque et les Edda, Chateaubriand a su faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui. Ce livre VI illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme: