Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces... Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse... Sur une grève... on apercevait leur camp... Il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs... Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras de Pharamond... Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement, sur le trône d'Hercule le Gaulois... Esclave romain, ne crains-tu pas ma framée?... Les femmes des barbares... vêtues de robes noires... arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat...
Puis, la marée d'équinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse les Romains:
Les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan... Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier: porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.
C'est magnifique: mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie grecque.
Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Velléda.
L'histoire de Velléda est rapide, éclatante, étrange et triste. Je vous en rappelle brièvement la donnée. Eudore, nommé commandant des contrées armoricaines, est averti d'un complot tramé contre les Romains par les prêtres gaulois et par la prophétesse Velléda. Il les épie, assiste à la scène du complot dans la forêt, exige que Velléda et son père Ségenax lui soient livrés comme otages. Or, la belle captive aime son maître, qui finit par céder à ce hardi et frémissant amour. «Je tombe, dit Eudore, aux pieds de Velléda... L'enfer donne le signal de cet hymen funeste; les esprits des ténèbres hurlent dans l'abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux.» (Voilà qui est bien exagéré, et fort éloigné, je pense, des sentiments naturels de l'auteur). Mais le vieux Ségenax soulève les Gaulois contre Eudore qui a déshonoré, dit-il, la prêtresse; et, au milieu d'une scène de tumulte et de carnage, Velléda reparaît et s'ouvre la gorge de sa faucille d'or.
Il est tout à fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans les bras d'Eudore nous soit donnée comme un terrible châtiment des péchés de ce mauvais chrétien. Mais cette histoire de Velléda est charmante, et on peut la relire.
Eudore, c'est Chateaubriand lui-même: «... Mon âme était encore tout affaiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je trouvais même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments un certain charme qui m'arrêtait: mes passions étaient comme des femmes séduisantes qui m'enchaînaient par leurs caresses.»
Velléda est orgueilleuse, passionnée, possédée, mystérieuse, héroïque et faible. Elle a produit, je pense, une quantité d'amoureuses romantiques,—dont je ne me rappelle en ce moment que la Esméralda,—et jusqu'aux Petite comtesse et aux Julia de Trécœur. Ses apparitions sont imprévues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires, ont un charme secret et puissant: «Mon père dort; assieds-toi, écoute... Sais-tu que je suis fée?... Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne; que je garde ou que je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause... Tu me fuis, mais c'est en vain: l'orage t'apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds... Oh! oui, c'est cela, les Romaines auront épuisé ton cœur! Tu les auras trop aimées! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi?...» Une fois, elle fait présent à Eudore (pour Alfred de Vigny) du thème de la Maison du Berger: «Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi... Nous promènerions notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie...»
Comme Atala liée par un vœu de virginité, comme Amélie amoureuse de son frère, la prêtresse Velléda est dévorée d'une passion qu'exalte son caractère criminel. Mais Velléda est la plus belle et la plus vivante des «héroïnes» de Chateaubriand. C'est peut-être que Velléda est une image plus développée de sa sœur Lucile. À vrai dire il n'avait pas à se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcière.