Nous avons déjà vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume des Mémoires:

De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des effets d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche en face de cette pendule; elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désastres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains... Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott, douée de la seconde vue: dans les bruyères armoricaines elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur.

Cette sœur, il ne peut s'empêcher de nous parler d'elle. Après nous avoir dit plusieurs fois qu'elle était un peu folle et que la mort de madame de Beaumont «avait achevé d'altérer la raison de Lucile», il tient à nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud et veuve, des lettres qui témoignent en effet d'un certain désordre d'esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque ressemblance secrète entre l'incohérence ardente de ces lettres de Lucile et celle des propos de Velléda.

Autrefois, Chateaubriand a confié sa femme à Lucile. Elle la lui a gardée dix ans. Peut-être n'était-elle pas pressée de la lui rendre. Puis, Lucile s'est intéressée particulièrement à la liaison de son frère et de madame de Beaumont. Elle lui écrit dans les derniers mois de sa vie: «Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont: je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins.» Elle lui écrit obscurément: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui semblent exister et n'exister pas; qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoi qu'on les vît distinctement.» Une autre fois: «Mon frère... pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités... Ma vie jette sa dernière clarté... Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu mêlais des larmes aux miennes...; que nos jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur.» Et encore: «... Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache.» Pourquoi ces derniers mots? Et pourquoi, tout à l'heure, «l'innocence de nos pensées et de nos joies?» Il semblait que cela, d'une sœur à un frère, allât sans dire. Et enfin: «Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais ternie.»

Oui, Lucile, dans l'imagination de son frère, dut se transformer très aisément en Velléda. Je me figure, je vois Lucile à dix-huit ans, dans les bois de Combourg, parée de gui et de fleurs sauvages, dire à René, comme Velléda à Eudore: «Assieds-toi, écoute, sais-tu que je suis fée?» Et pourquoi prête-t-il à Velléda «une connaissance approfondie des lettres grecques», connaissance vraiment imprévue chez la petite druidesse, si ce n'est parce que Lucile était une personne fort lettrée?

La destinée de Lucile fut étrange même après sa mort. La sœur de Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterrée dans la fosse commune. Elle n'avait plus rien, «était ignorée et n'avait pas un ami». Son frère l'avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec son domestique le vieux Saint-Germain (l'ancien serviteur de madame de Beaumont). Puis il était allé à Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami Joubert; et là, raconte-t-il, madame de Chateaubriand était tombée malade. Pendant ce temps-là, Lucile avait encore changé de demeure, puis était morte; et on l'avait enterrée parmi les pauvres. Saint-Germain seul avait suivi le «cercueil délaissé». Et, quand Chateaubriand était rentré à Paris, le vieux Saint-Germain lui-même était mort (sans avoir une seule fois écrit ou fait écrire à son maître, paraît-il); et Chateaubriand s'était abstenu de rechercher le lieu de la sépulture de Lucile. Oh! il nous dit éloquemment pourquoi: «... Quand, en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il...? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? Ne pourrait-il pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue!» Il trouve cela très bien, très original. Plus loin, il l'appelle cette «sainte de génie» et dit qu'il n'a pas été un seul jour sans la pleurer. Il est possible, quoique, vers la fin, il dût en avoir assez de cette folle.

En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me paraît de plus en plus que c'est Lucile, la jolie Bretonne neurasthénique, qui, après Amélie, lui a légué Velléda. Il a vu Lucile dans le même décor, à peu près, où il place la petite druidesse «... Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique... Velléda tressaille, étend les bras, s'écrie: on m'attend! Et elle s'élançait dans les flots. Je la retins par son voile...» Les étangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scène de ce genre, au temps où le frère et la sœur s'enivraient ensemble de solitude et de la pensée de la mort, peut-être le même jour où René jouait au suicide avec son vieux fusil à la détente usée.

Après cela, et après le dixième livre, les Martyrs m'ont semblé assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions éternelles! Ces anachronismes si ingénieux et si inutiles! Ce qui reste du jeune Anacharsis de l'abbé Barthélemy, et ce qui fait présager le jeune Gaulois à Rome, du digne professeur Dézobry! Et cette cruelle tension de style, à faire trouver le Télémaque délicieux et naturel!

(Quand j'étais adolescent, j'ai lu avec amour Fabiola. Le modeste livre du cardinal Wiseman est plus chrétien que les Martyrs, et me semblait aussi bien plus amusant. Avez-vous lu Fabiola? Vous rappelez-vous la petite Agnès, la bonne Syra, l'enfant Tarcisius? Il y a dans Fabiola de la douceur, de la piété, de l'intérêt dramatique...)

Mais, encore une fois, il y a, dans les Martyrs, le combat des Francs, et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même et la plus rare fleur de son sang. Chactas, René, Eudore, c'est lui; Atala, Amélie, Velléda, c'est elle. Il ne s'intéresse violemment,—et assez pour leur donner la vie par des mots,—qu'aux images de son propre cœur, ou des cœurs qu'il a troublés. Velléda vit, parce qu'elle est sa grande aventure passionnelle; Cymodocée vit, parce qu'elle est son paganisme habillé en vierge. Les autres sont des ombres, même Hiéroclès, le proconsul jacobin.