Aujourd'hui, l'amour de la gloire est un sentiment beaucoup moins répandu. Même aux siècles où elle peut être acquise, elle est fort peu de chose. Ce n'est que la survivance, et très précaire et très intermittente, d'un assemblage de sons, d'un nom. Cette vaine survivance de votre nom, vous ne pourrez en jouir que si votre âme survit elle-même. Mais, si vous ne croyez pas à cette survie de votre âme, le plaisir d'être illustre ne sera pour vous qu'un plaisir viager, comme la simple notoriété ou comme la richesse. L'amour de la gloire implique donc des croyances spiritualistes, et aussi l'illusion que la civilisation actuelle est quelque chose de considérable dans l'histoire de la planète, et que celle-ci est quelque chose de considérable dans l'histoire de l'univers. Non, l'on n'est plus assez naïf pour désirer la gloire. Il y a trop d'hommes célèbres; il y en a des milliers. Jamais la postérité ne pourra retenir tous leurs noms. On se rabat à ne souhaiter qu'une renommée utile ou d'immédiates jouissances de vanité.
Mais, sans négliger celles-ci, Chateaubriand ne voulait rien de moins que la gloire, et la plus grande gloire possible. Et il faut dire qu'il a vécu dans les meilleures conditions pour la conquérir. Sa chance a été merveilleuse, unique. Les circonstances ont centuplé l'effet des productions de son esprit. Il est venu dans un temps où certaines choses importantes devaient être dites et où tout un pays souhaitait qu'elles fussent dites. Il sut les dire avec génie. Mais, en outre, il était le seul qui eût du génie à ce moment-là, ou du moins qui eût un génie propre à charmer. Les grands écrivains sont nombreux au dix-septième siècle: pas un d'eux ne peut se croire le roi de son temps. Au dix-huitième siècle, autour de Voltaire, il y a Fontenelle, Montesquieu, Buffon, Diderot, Rousseau. Plus tard il y aura, tout ensemble, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, Balzac, Sand, Michelet, etc... Mais, par une fortune inouïe, Chateaubriand est seul. André Chénier est encore inédit, et d'ailleurs inachevé. Joseph de Maistre est un étranger et n'a guère encore publié que ses courtes Considérations. Bonald a plus d'idées que Chateaubriand, mais est un écrivain difficile et qui n'est lu que d'un petit nombre... En dehors de madame de Staël, improvisatrice de peu de grâce, il n'y a, autour de Chateaubriand, que Fontanes, Joubert inédit, Ginguené, Arnaud, Népomucène Lemercier, Legouvé père, Delille, Esménard... qui encore? (Constant n'est connu que plus tard comme écrivain). Chateaubriand est le premier sans nulle peine. Il est le seul illustre et le seul glorieux.
Et déjà il n'est plus qu'un homme qui soutient et entretient sa gloire. L'Itinéraire est, si j'ose dire, le plus «truqué» des livres. Ce voyage nous est présenté comme un événement tout à fait considérable, comme un épisode de la mission historique de l'auteur. Il affecte, du moins au commencement, la plus minutieuse et la plus implacable exactitude, adopte d'abord la forme d'un journal de voyage, nous rend compte de ses actes heure par heure. Il inscrit ses dépenses et les pourboires qu'il donne, et ne nous laisse pas ignorer que son voyage lui a coûté cinquante mille francs. Il fait un étalage d'érudition inutile et assommante, et qui, encore, est de troisième main. Il nous accable de l'histoire de chacune des villes qu'il visite. Cela tient au moins la moitié de l'énorme volume. Puis, pour rappeler et confirmer sa fière attitude d'opposant à l'Empire, de grand citoyen seul debout devant le tyran, il y a à chaque instant, et souvent assez inattendues, des allusions au despotisme de l'empereur par la peinture ou la mention des horreurs de l'oppression turque. Il y a aussi toute une étude sur un chant du Tasse, poète aujourd'hui négligé. Il y a de longues citations de Delille et d'Esménard, parce que Delille et même Esménard étaient des influences, et qui pouvaient le servir et qui ne lui portaient pas ombrage. Il y a beaucoup de citations, et, celles-là, plus désintéressées (mais enfin cela tient de la place et enfle le volume) d'Homère, de Virgile, d'Euripide, d'Hérodote, de Diodore, etc... Il y a aussi, bien entendu, des descriptions harmonieuses, composées, un peu tendues et pompeuses... Et sans doute elles sont belles, par exemple celle qui se termine ainsi:
... J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.
(Ces ailes «glacées de rose» sont vraiment très bien.) Oui, de belles descriptions, et bien ordonnées; mais cependant on s'aperçoit qu'il a gardé les plus belles pour les Martyrs et que nous n'avons ici que de magnifiques rognures un peu arrangées. Puis, avez-vous remarqué que ces grandes descriptions d'ensemble ne font rien voir du tout à qui n'a pas vu soi-même les paysages décrits? On aime aujourd'hui, je crois, des descriptions plus simples de ton, moins oratoires, si j'ose dire, pas trop composées après coup, mais où l'écrivain reproduit les détails significatifs dans l'ordre où ils l'ont frappé, ou à mesure qu'ils lui reviennent en mémoire. Ou bien, l'auteur transforme les objets selon l'état de son âme; il n'en décrit que l'idée qu'il s'en est faite; en phrases frémissantes et courtes il exprime, à propos d'un paysage historique ou naturel, le souvenir, le regret, le désir, la joie ou l'enthousiasme qu'il portait en lui lorsqu'il prit contact avec ce paysage, et sur lesquels ensuite ce paysage a réagi; mais en somme, toujours et uniquement, sa propre sensibilité. Appelons cela des paysages passionnés. Les descriptions de Chateaubriand, malgré leur éclat, restent un peu compassées. Il faut attendre les Mémoires d'outre-tombe. Là seulement il sera libre.
Heureusement, dans l'Itinéraire même, il se détend quelquefois, pour nous parler de son domestique milanais Joseph, ou de son domestique français Julien, nous peindre ses divers hôtes, nous conter les réceptions qu'on lui fait, des incidents de voyage, des histoires de brigands. Voici un exemple de ce ton excellent:
Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux; on leur laisse prendre haleine, sans manger, à peu près à moitié chemin; on remonte ensuite et l'on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un khan, masure abandonnée où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce khan lorsque vous n'avez pas de firman de poste: c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'olivier, ou bouillir avec du riz pour faire un pilaf. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie.
Au fond, il aime cette vie-là, qui lui rappelle son fameux voyage au Canada, ou sa vie à l'armée des princes. Son voyage en Orient, cent ans avant l'agence Cook, n'est pas sans dangers. Chateaubriand est à la fois le plus homme de lettres des gens de lettres et un rude compagnon ami de l'aventure même périlleuse.
Ou bien ce sont des passages d'une verve colorée, de celle qui s'épanouira à l'aise dans les Mémoires. Ceci par exemple (en naviguant de Rosette au Caire):