... Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s'asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournaient leurs visages vers la Mecque, et faisaient au milieu des champs des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient «Mahomet!» et «Vierge Marie!», tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes craches de vin, lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.
Et Jérusalem? direz-vous. Car enfin le titre du livre est l'Itinéraire de Paris à Jérusalem; ce voyage est un pèlerinage, et Chateaubriand nous a dit qu'il l'entreprenait avec les sentiments et la foi d'un pèlerin du moyen âge. Mais c'est ici la même chose que pour les Martyrs. Dans les Martyrs, c'est le paganisme qu'il aime et qui est charmant, et c'est le christianisme qui est ennuyeux. Dans l'Itinéraire, la partie la plus agréable, et de beaucoup, et qu'il a écrite avec le plus de plaisir, c'est le voyage en Grèce. Dès qu'il arrive à la Terre-Sainte, il a beau se battre les flancs, il ne sent rien. Un lieu où se sont passées des choses sublimes, des choses surnaturelles, pourquoi nous émouvrait-il plus que ces choses elles-mêmes? En tout cas, il ne nous touchera que dans la mesure où il nous aidera à nous représenter ces choses, et pourvu que nous y croyions avec intensité. Et Chateaubriand n'a jamais cru que somptueusement et faiblement. En somme, il avoue lui-même sa froideur: «Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être... quels furent les sentiments que j'éprouvai en ce lieu redoutable (l'église du Saint-Sépulcre): je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière...» Bref, il ne sent rien du tout. Un peu après, il croit décent de paraître ému, et voici ce qu'il trouve: «Nous parcourûmes les stations jusqu'au sommet du calvaire. Où trouver dans l'antiquité rien d'aussi touchant, rien d'aussi merveilleux que les dernières scènes de l'Évangile? Ce ne sont point ici les aventures bizarres d'une divinité étrangère à l'humanité: c'est l'histoire la plus pathétique, histoire qui non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais dont les conséquences, appliquées à l'univers, ont changé la face de la terre.» (Au fait, cela est-il très bien écrit?) «Je venais de visiter les monuments de la Grèce, et j'étais encore tout rempli de leur grandeur: mais qu'ils avaient été loin de m'inspirer ce que j'éprouvais à la vue des lieux saints!» Seulement ce qu'il éprouve, il ne le dit pas. Et voilà, sur Jérusalem, le passage le plus chaud. Non, il ne sent rien. La plus simple des petites sœurs, venue aux lieux saints, sentira, et, si elle écrit même malhabilement, exprimera davantage. Chateaubriand, ne trouvant rien à dire, se rejette alors sur l'histoire de Jérusalem, sur les Croisades, sur une lecture de la Jérusalem délivrée, sur une lecture d'Athalie, et sur le prix des denrées en Palestine.
Mais enfin, il convenait que l'auteur partagé de l'Essai sur les Révolutions, désireux d'écrire le livre qu'on attendait le plus, écrivît le Génie du christianisme; il convenait que l'auteur du Génie du christianisme écrivît les Martyrs, et il convenait que l'auteur des Martyrs visitât l'Orient et la Terre-Sainte en délégué de la chrétienté et écrivît l'Itinéraire. Et voilà qui est fait.
Or, comme il nous l'a dit lui-même, tandis qu'il décrivait avec soin la mer Morte (qu'il n'a vue que de loin), l'église de Bethléem et l'église du Saint-Sépulcre; tandis qu'il faisait, d'Alexandrie à Tunis, une navigation qui ne fut qu'«une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours», il ne pensait qu'à la dame qui l'attendait à Grenade. Et, quand il fut de retour à Paris, il écrivit pour elle les Aventures du dernier Abencérage, qu'il publiera seulement vingt ans plus tard. «Le portrait, dit-il, que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement impérial. La résistance des Espagnols à Bonaparte... excitait alors l'enthousiasme de tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les grands dévouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse fumaient encore, et la censure n'aurait pas permis des éloges où elle eût découvert, avec raison, un intérêt caché pour les victimes.»
Je vous répète qu'on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins; et c'est ce qui fait que la critique est une chimère. Car, à supposer qu'un homme lise tous les ouvrages dont la suite forme la littérature d'un pays, comme il y mettra assurément des années et des années, il ne pourra les lire tous ni au même âge, ni dans le même état de santé, ni avec la même humeur, ni peut-être avec les mêmes opinions politiques ou les mêmes croyances religieuses. Lui-même aura changé au cours de ces lectures, et le monde aussi aura changé autour de lui. Une histoire de la littérature, à moins d'être écrite à coups de fiches, ce qui n'a aucun intérêt, est surtout l'histoire de l'esprit du critique qui a pu l'écrire.
Tout cela pour vous dire (et je l'aurais pu à moins de frais) que, je ne sais pourquoi et sans m'y attendre le moins du monde, j'ai trouvé délicieuses les Aventures du dernier Abencérage. Je n'avais pas lu cela depuis quarante ans et je n'en avais gardé aucun souvenir. Et, en ouvrant ce petit livre, je me méfiais... Or cela m'a paru charmant. Est-ce parce que je l'ai relu un jour de soleil et en sortant de l'ennuyeux Itinéraire? Cela ne ressemble plus du tout à Atala ni à René; c'est un petit divertissement à part dans l'œuvre de Chateaubriand. Sans doute, madame de Noailles aimait ces chevaleries. On en trouve de telles dans Millevoye (Ballades et Romances). Les soldats de l'Empire et leurs femmes devaient les goûter beaucoup. Le colonel Fougas, dans l'Homme à l'oreille cassée, en est tout pénétré. C'est un mélange, grisant pour les belles âmes simples, de galanterie et d'honneur. C'est comme un développement du contenu secret des vers charmants de Zaïre:
Des chevaliers français tel est le caractère,
Ou:
Chrétien, je suis content de ton noble courage,