Mais ton orgueil ici se serait-il flatté
D'effacer Orosmane en générosité?
L'Abencérage est le chef-d'œuvre du genre troubadour. La forme est brillante; peut-être un peu sèche dans son élégance: elle semble, parce que l'auteur l'a voulu ainsi, plus ancienne que celle d'Atala. Mais que j'aime des phrases comme celles-ci:
... On sent que dans ce pays les tendres passions auraient promptement étouffé les passions héroïques, si l'amour, pour être véritable, n'avait pas toujours besoin d'être accompagné de la gloire.
... Aben-Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres des Abencérages, mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux.
... Aben-Hamet n'était plus ni assez infortuné, ni assez heureux pour bien goûter le charme de la solitude: il parcourait avec distraction et indifférence ces bords enchantés.
Qui me dira pourquoi j'adore cela?
J'ai dit que cela était fort différent de René et d'Atala. Pour la forme, oui; mais, pour le fond, c'est toujours la même histoire. René, c'est l'amour d'une sœur pour son frère. Atala, c'est l'amour, pour un jeune infidèle, d'une petite chrétienne un peu simple qui se croit condamnée à la virginité par le vœu de sa mère. Les Martyrs, c'est l'amour d'un jeune chrétien et d'une jeune païenne. L'Abencérage, c'est l'amour d'une jeune chrétienne et d'un jeune musulman. Et Amélie entre au couvent; et Atala s'empoisonne; et Cymodocée est déchirée, encore vierge, par le tigre dans les bras de son fiancé; et Blanca dit à Aben-Hamet: «Retourne au désert!» Et cela est très bien ainsi. C'est toujours la même histoire, parce que Chateaubriand avait souverainement l'invention des images, mais n'avait, je crois, que celle-là. Et c'est l'histoire éternelle. L'amour n'est intéressant que s'il est contrarié et combattu. L'amour triomphant et repu est déplaisant. Il n'y a rien de plus odieux que le spectacle de l'amour de deux jeunes mariés.
L'affabulation est fort simple. Tous les incidents sont prévus; tous les personnages éprouvent des sentiments égaux en noblesse, et exactement parallèles les uns aux autres. Après la prise de Grenade par les chrétiens, la maison des Abencérages s'est réfugiée à Tunis. Vingt-quatre ans plus tard, le dernier rejeton de cette illustre famille, Aben-Hamet, «résolut de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin de satisfaire au besoin de son cœur.» À Grenade, il rencontre Blanca, descendante du Cid. Après deux entrevues d'un romanesque convenable, Blanca se dit: «Qu'Aben-Hamet soit chrétien, qu'il m'aime, et je le suis au bout de la terre.» Et Aben-Hamet songe: «Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, et je la sers jusqu'à mon dernier soupir.» Ils visitent ensemble l'Alhambra; et, après cette visite, «Aben-Hamet écrivit au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs; il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais de mystères.» Et Blanca dit: «Retiens bien ces mots: Musulman, je suis ton amante sans espoir; chrétien, je suis ton épouse fortunée.» Et Aben-Hamet répond: «Chrétienne, je suis ton esclave désolé; musulmane, je suis ton époux glorieux.»
Et, deux années de suite, Aben-Hamet s'en retourne à Tunis, puis revient à Grenade. Et chaque fois: «Sois chrétien», disait Blanca; «sois musulmane», disait Aben-Hamet; et ils se séparaient sans avoir succombé à la passion qui les entraînait l'un vers l'autre.
La troisième fois, Blanca présente à Aben-Hamet son frère Carlos et le chevalier français Lautrec, amoureux de la jeune fille. Lorsque Carlos a connu l'amour du Maure pour Blanca: «Maure, lui dit-il, renonce à ma sœur, ou accepte le combat.» Aben-Hamet est vainqueur et épargne don Carlos, et Lautrec ne peut se battre à son tour, à cause de ses anciennes blessures. Et Blanca essaye de tout arranger. «Blanca voulut contraindre les trois chevaliers (car Aben-Hamet, avant le duel, a été armé chevalier par Carlos) à se donner la main: tous les trois s'y refusèrent.—Je hais Aben-Hamet, s'écria don Carlos.—Je l'envie, dit Lautrec.—Et moi, dit l'Abencérage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer.—Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime.»
Et, en effet, ils vivent quelque temps ensemble. Et, dans une fête que donne Lautrec au Généralife, Lautrec chante la jolie romance: