Aben-Hamet a songé à se convertir à la religion chrétienne. Mais lorsqu'il découvre que Blanca est la descendante du Cid: «Chevalier, dit-il à Lautrec, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure à jamais le dernier Abencérage.» Mais Lautrec: «Aben-Hamet, ne crois pas me vaincre en générosité... Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa sœur.» Et don Carlos à Aben-Hamet: «Soyez chrétien, et recevez la main de Blanca, que Lautrec a demandée pour vous.» Ainsi l'on piétine un peu, mais héroïquement. «La tentation était grande, mais elle n'était pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au cœur de l'Abencérage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang de ses persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie: «Ah! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimes, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne de son amour!» Blanca s'écrie: «Retourne au désert!» Et elle s'évanouit.

Ainsi, Blanca juge que ce qu'Aben-Hamet doit faire «pour être plus digne de son amour», c'est de rester musulman. Et, par suite, l'auteur des Martyrs juge que l'honneur commande au Maure de ne pas se faire chrétien. «Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une parole.»

Tous sont sublimes, mais le musulman l'est particulièrement. De même que, dans les Martyrs, la païenne Cydomocée était plus intéressante que le chrétien Eudore, c'est ici le musulman Aben-Hamet qui a le plus beau rôle: l'auteur du Génie du christianisme n'a pas de chance. Mais le Dernier Abencérage est une aimable chose et fort élégante. La morale de Blanca, d'Aben-Hamet, de Lautrec et de Carlos, est la morale de l'honneur. L'honneur est le profond respect de soi et de ses ancêtres. Changer de religion, ce serait se démentir soi-même, et démentir les aïeux qui vous ont légué la religion où vous avez été élevé. Ce serait manquer de fidélité, et manquer aussi d'orgueil. L'honneur sera l'unique règle morale de Chateaubriand. De même qu'Aben-Hamet, qui a songé à se faire chrétien, demeure musulman, parce qu'il se croirait diminué si on le voyait changer, donc se renoncer, ainsi Chateaubriand, que la Révolution secrètement séduit,—après avoir été par honneur émigré et soldat de l'armée des princes,—conservera aux Bourbons, pour garder sa vie extérieurement harmonieuse, une fidélité pleine de reproches, une fidélité insupportable de se sentir si méritoire...


Or, après le grand succès de l'Itinéraire, Chateaubriand est décidément, dans l'opinion, le premier écrivain de France. Il l'est aux yeux même de l'empereur. Il plaît à l'empereur à cause du secours qu'il lui a apporté dans le rétablissement de l'ordre, et à cause de la majesté et de l'emphase fréquente de son style, et de sa profusion de souvenirs classiques. Au moment de l'article du Mercure (1807) l'empereur avait dit, paraît-il, de Chateaubriand: «Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries»; mais il avait dû goûter, pour le ton et pour le rythme, la fameuse phrase: «Lorsque dans le silence de l'abjection...» Quelques années après, l'empereur dit une fois: «Pourquoi Chateaubriand n'est-il pas de l'Académie?»

Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Avertis du propos de l'empereur, les amis de Chateaubriand le pressèrent de poser sa candidature. Il pouvait s'abstenir: il ne risquait point d'être fusillé pour cela. Ou bien, il pouvait attendre la mort d'un académicien dont l'éloge fût moins gênant pour lui que celui de Marie-Joseph Chénier, régicide et (crime égal) critique acerbe d'Atala et du Génie, dans la satire des Nouveaux saints (1802):

(J'irai, je reverrai tes paisibles rivages,

Riant Meschacébé, Permesse des sauvages;

J'entendrai les Sermons prolixement diserts

Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts.