Je comprends mieux aujourd'hui que je ne l'eusse fait il y a quinze ans les raisons de Chateaubriand royaliste: «Deux sentiments, dit-il, nous avaient constamment obsédé depuis la Restauration: l'horreur des traités de Vienne, le désir de donner aux Bourbons une armée capable de défendre le trône et d'émanciper la France. L'Espagne, en nous mettant en danger, à la fois par ses principes et par sa séparation du royaume de Louis XIV, paraissait être le vrai champ de bataille où nous pouvions, avec de grands périls il est vrai, mais avec un grand honneur, restaurer à la fois notre puissance politique et notre force militaire.» (Congrès de Vérone.) Et encore: «La légitimité se mourait faute de victoires après les triomphes de Napoléon.» Ou bien: Il s'agissait de «replacer la France au rang des puissances militaires» et de «réhabiliter la cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans danger». (Il parlait tout à l'heure de «grands périls», mais il l'a oublié.)

D'après Chateaubriand lui-même, la guerre d'Espagne—sauf chez les royalistes purs et chez les officiers, qui voulaient «avancer»,—«n'était pas du tout populaire». (J'accorde d'ailleurs que ce n'était pas une raison pour qu'on ne la fît pas.) Elle avait contre elle la plupart des bourgeois et tous les anciens soldats de l'empereur. Presque tous les Français croyaient alors à la bienfaisance des principes de la Révolution. La Terreur, le Directoire paraissaient de monstrueux ou vils accidents, mais des accidents. En somme, la Révolution était récente; on pouvait croire qu'elle n'avait pas eu le temps de produire ses vrais fruits, les fruits naturels de la démocratie et du régime de l'élection politique, et que ces fruits seraient excellents. Maintenant qu'elle les a produits, nous pouvons être moins crédules. Donc, de braves gens,—oh! mon Dieu, nos grands-pères et arrière-grands-pères,—voyaient sans faveur une guerre entreprise pour les moines, croyaient-ils, et pour ce misérable roi Ferdinand VII.

Car ce représentant de la vérité politique était vraiment peu aimable. Et ce n'était là qu'un détail, mais très voyant. Écoutez comment Chateaubriand jugeait ce personnage.

Avant la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'était encore rapetissé pour tenir moins de place dans sa prison (à Valençay)...» «Ferdinand entra dans Madrid (en 1814) roi netto. Le roi netto manqua sur-le-champ à sa parole. Il condamna les conservateurs de son trône à l'exil, au cachot, aux présides, etc...» Quand il jure la Constitution de 1812: «Ainsi fut couronnée la tyrannie par la couardise, le manque de foi par le parjure...» «Le monarque abandonna, comme de coutume, les militaires fidèles.» En 1822, après la révolte de l'armée: «Ferdinand et sa famille se montrent à travers les ténèbres de ce désastre: on y reconnaît la passion du despote et la fureur des femmes... Un tyran craintif pousse à la catastrophe et tremble quand elle est venue.»

Après le succès de la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'opposait à toute mesure raisonnable. Qu'espérer d'un prince qui, jadis captif (à Valençay), avait sollicité la main d'une femme de la famille de son geôlier? Il était évident qu'il brûlerait son royaume dans son cigare... Le règne des Camarillas commença quand celui des Cortès finit.»

On ne peut pas dire que Chateaubriand nous surfait son héros. Un de ses goûts les plus marqués est d'exalter certains principes et d'en détester les représentants, de magnifier la royauté et de mépriser les rois, pour se donner à la fois le plaisir de la supériorité intellectuelle et de la supériorité morale. Son instinct et son délice, c'est de détruire à mesure qu'il construit. Sauf dans ses écrits de la période 1814-1816, sauf dans ces Mémoires sur le duc de Berry où il «fait» de la sentimentalité royaliste pour ennuyer Decazes, il ne parle guère de la personne même des rois et des princes sans les railler ou les dédaigner, comme s'il se vengeait ainsi des révérences forcées. «Les rois n'ont pas plus d'attrait pour nous que nous n'en avons pour eux; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intérêt et sans illusions. Louis XVIII nous détestait; il avait à notre endroit de la jalousie littéraire, etc.» Ceci est extrait du Congrès de Vérone, mais les petits morceaux de ce genre sont par centaines dans les Mémoires.

Chateaubriand triompha d'une façon extravagante. Il appelait la guerre d'Espagne son René en politique. Il dit dans le Congrès de Vérone: la fortune m'avait choisi «pour me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu renouveler la face du monde». Il dit ailleurs que le succès de la guerre d'Espagne pouvait donner à la France les frontières du Rhin. Et même il l'explique. Cette guerre est sa guerre. Cependant, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a assez puissamment contribué. Dans les préparatifs de l'entreprise, son rôle paraît moindre que celui de Mathieu de Montmorency ou que celui du grand ministre Villèle, qui d'abord marcha malgré lui et qui ensuite emporta tout.

Mais Chateaubriand était tellement persuadé que c'était lui, Chateaubriand, qui avait tout fait et il y mettait une telle «vanité d'auteur» (Sainte-Beuve), qu'il fut ulcéré de n'être pas complimenté par le roi avant tous les autres, ministres ou généraux. Il ne se concevait plus que premier ministre ou président du conseil. «On ne peut gouverner avec lui ni sans lui», disait Villèle. On prit pourtant le parti de gouverner sans lui. M. de Chateaubriand fut congédié brusquement et sans égards le 6 juin 1824. (Le prétexte de sa disgrâce fut, dit-il, de n'avoir pas soutenu une loi sur la réduction des rentes proposée par le gouvernement.)

Je ne dis pas, notez-le bien, que le roi n'ait pas été brutal et qu'il n'aurait pas dû ménager davantage un être, après tout, magnifique; je ne dis pas que, si Chateaubriand avait eu le pouvoir un nombre suffisant d'années, il n'aurait pas fait de grandes choses. Il avait peut-être le génie de la politique, comme il le disait. Mais la secrète faiblesse d'âme qu'implique une vanité comme la sienne, fait qu'on n'en est pas sûr.

Il ressentit le coup avec une vivacité extrême. Il dit dans le Congrès de Vérone: «Sensible à l'affront, il nous était impossible d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion» (simplement) «et l'auteur du Génie du christianisme.» Et dans les Mémoires: «... On avait compté sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de grue auprès de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal me connaître.» Il enrage ouvertement et candidement. Et il rentre dans l'opposition (pour n'en plus sortir qu'un moment, pendant le ministère Martignac), et dans l'opposition «systématique»; car, explique-t-il, l'opposition surnommée «de conscience» est impuissante. Et là-dessus il a raison.