Il est vrai que ce même Fouché, dont il dit ailleurs: «Ce qu'il y avait de mieux en lui, c'était la mort de Louis XVI: le régicide était son innocence», il l'avait appelé en novembre 1808, dans un billet à madame de Custine, «un homme divin», parce que Fouché facilitait alors la publication des Martyrs. Il était d'ailleurs difficile d'être implacable pour l'ancien personnel jacobin et impérialiste, alors que le roi de France ramenait nécessairement avec lui un de ses parents, le duc d'Orléans, fils de régicide.

Mais Chateaubriand exigeait de tous les gouvernants, et même de tous les fonctionnaires, des mains pures. Il disait dans la Monarchie selon la Charte:

Qu'on ne mette plus les honnêtes gens dans la dépendance des hommes qui les ont opprimés, mais qu'on donne les bons pour guides aux méchants. C'est l'ordre de la morale et de la justice. Confiez donc les premières places de l'État aux véritables amis de la monarchie légitime... Vous en faut-il un si grand nombre pour sauver la France? Je n'en demande que sept par département: un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévotale, un commandant de la gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, je réponds du reste.

Mais s'il avait été chargé de choisir lui-même et s'il avait pu trouver les sept, les sept l'auraient vite dégoûté ou exaspéré. Il reprend:

Quant à ces hommes capables, mais dont l'esprit est faussé par la Révolution, à ces hommes qui ne peuvent comprendre que le trône de saint Louis a besoin d'être soutenu par l'autel et environné des vieilles mœurs comme des vieilles traditions de la monarchie, qu'ils aillent cultiver leur champ. La France pourra les rappeler quand leurs talents, lassés d'être inutiles, seront sincèrement convertis à la religion et à la légitimité.

Je crois qu'il eût plus facilement admis leur conversion, même rapide, si le roi l'avait pris pour premier ministre. Mais il avait profondément agacé Louis XVIII dès la première rencontre. Il dut se contenter de sa place de pair et de son titre de ministre d'État. Et c'est pourquoi il se jeta incontinent dans l'opposition de droite. De même qu'il est catholique avec une foi intermittente (c'est lui qui nous l'a dit) et un tempérament épicurien, il est royaliste avec un fond d'indiscipline incurable et tout en restant dans son cœur un individualiste forcené. Par une sorte de dilettantisme, il se montre plus «ultra» que les ultras, qu'il ne peut sentir. Toujours il choisit l'attitude qui plaît le plus à son imagination. Son criterium, nécessairement arbitraire, en politique comme en morale, c'est la beauté. Rayé par le duc de Richelieu de la liste des ministres d'État, il est obligé, dit-il, de vendre ses livres et sa maison de la Vallée-aux-Loups. Son opposition s'en fait plus acre. Il fonde le Conservateur, journal d'opposition ultra-royaliste. Il triomphe de l'assassinat du duc de Berry et écrit sur Decazes la phrase célèbre: «Les pieds lui ont glissé dans le sang.» Il dit dans les Mémoires: «J'étais devenu le maître politique de la France par mes propres forces.» Ce n'est qu'une de ces vanteries dont il est coutumier. Mais un des effets indirects du meurtre du duc de Berry fut de faire envoyer Chateaubriand à Berlin comme ambassadeur.

Il y resta un an à peu près. Il n'avait pas grand'chose à y faire. Toutefois il envoie beaucoup de dépêches diplomatiques, parce qu'il adore ça. Il dit dans les Mémoires, d'un ton impayable: «Vers le 13 de janvier (1821) j'ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton: l'Europe et la France ont vu néanmoins, par le congrès de Vérone, ce que je pourrais faire.»

Le 9 janvier 1822, il est nommé ambassadeur à Londres. «Louis XVIII, dit-il, consentait toujours à m'éloigner.» (On le comprend assez.) Cette ambassade de Londres fut une des grandes joies de sa vie. Et, pour comble de bonheur, il y va sans sa femme. «Madame de Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le détroit, et je partis seul.» Il dit: «La faiblesse humaine me faisait un plaisir de reparaître connu et puissant là où j'avais été ignoré et faible.» Il goûta ce plaisir avec un émerveillement toujours renouvelé.

Ce fut comme ambassadeur de France à Londres qu'il prit part au joyeux congrès de Vérone. Puis il est, enfin! ministre des affaires étrangères, et contribue notablement à la guerre d'Espagne.

Je ne me lasse pas de le citer: «Ma guerre d'Espagne, le grand événement politique de ma vie, était une gigantesque entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc... Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait.» Mon Dieu, oui. En réalité, la Restauration avait justement pour elle, en Espagne, ce que l'empereur avait eu contre lui: le peuple et les moines. Le succès, d'ailleurs, semble dû surtout à l'audace ingénieuse de ce Gil-Blas de financier Ouvrard et à l'habile achat des consciences de presque tous les principaux chefs de la révolution espagnole...