L'empereur débarque de l'île d'Elbe en mars 1815. «À cette nouvelle, Chateaubriand prétendait que tout serait sauvé si on le nommait ministre de l'intérieur. Mais il n'eut ce ministère qu'à Gand, où il était déjà mis de côté avant qu'on fût rentré à Paris.» (Sainte-Beuve.) L'extraordinaire, le fantastique du retour de Napoléon l'emplit d'autant d'admiration que de colère... «À Sisteron, vingt hommes le peuvent arrêter, et il ne trouve personne... Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs éblouis. Enveloppés dans une trombe ardente, les fantômes sanglants d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna... lui font un cortège avec un million de morts. Du sein de cette colonne de feu et de fumée sortent à l'entrée des villes quelques coups de trompette mêlés aux signaux du labarum tricolore; et les portes des villes tombent.» (Ceci sera écrit après 1830.) L'imagination mise en branle par ce merveilleux, il se représente le vieux roi podagre attendant au milieu de sa capitale l'usurpateur reparu. «Le roi, se défendant dans son château, causera un enthousiasme universel... S'il doit mourir, qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de Napoléon soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit de la liberté du genre humain.»

Mais le vieux roi entendait mal ces paroles sublimes. Il n'était pas séduit, comme Chateaubriand, par la beauté du tableau. Or, on n'aime pas ceux qui nous ont donné des conseils héroïques qu'on n'a pas suivis. À partir de là, Louis XVIII dut exécrer Chateaubriand. Et pourtant, assure celui-ci, «mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de nouveau ravagé la France, nos princes ne seraient point revenus avec les armées ennemies; la légitimité eût été sauvée par elle-même...» Oui, si son plan avait réussi: il suppose avec intrépidité ce qui est en question. Et il s'écrie: «Pourquoi suis-je venu à une époque où j'étais si mal placé? Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct, dans un temps où une véritable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre? Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé quand je parlais courage, pour un révolutionnaire quand je parlais liberté?»

Viennent Waterloo et la seconde Restauration: Chateaubriand est nommé de la Chambre des pairs. Il écrit la Monarchie selon la Charte. Il juge ce livre sans défaveur dans ses Mémoires: «La Monarchie selon la Charte est un catéchisme constitutionnel: c'est là qu'on a puisé la plupart des propositions que l'on avance comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas, se trouve tout entier dans le chapitre sur la prérogative royale.» Il n'y avait peut-être pas de quoi se vanter.

Mais était-il possible, en 1815, de faire autre chose que la monarchie constitutionnelle? Ne fallait-il pas que l'épreuve en fût tentée? Pouvait-on refaire les provinces, les assemblées provinciales, les corporations? Pouvait-on décentraliser quand la centralisation était si utile au régime rétabli? Pouvait-on éliminer de la monarchie le parlementarisme, dont elle devait mourir? Nous voyons peut-être plus clair aujourd'hui qu'au sortir de la Révolution et de l'Empire sur les conditions d'un bon gouvernement.

Chateaubriand, vous vous en souvenez, avait été pénétré dans sa jeunesse des idées et des préjugés de la Révolution. Il ne les a pas reniés. Puis, il s'est toujours ressenti de son long séjour en Angleterre. Son idéal est la royauté constitutionnelle, et parce qu'il croit à sa bonté, et sans doute aussi parce qu'il compte en être le premier ministre. Ce royaliste juge que la Charte avait l'inconvénient d'être «octroyée»; «c'était ramener, par ce mot bien inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire». Mais pourtant c'était bien la question qui se posait. Il reproche à Louis XVIII d'avoir «daté son bienfait de l'an dix-neuvième de son règne, regardant Bonaparte comme non avenu. Ce langage suranné et ces prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien à la légitimité du droit et n'étaient que de puérils anachronismes». Ces anachronismes puérils signifiaient pourtant que le comte de Lille, l'exilé d'Hartwell n'avait d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII. (Biré.) Chateaubriand ajoute: «À cela près, la Charte remplaçait le despotisme, nous apportait la liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience.» La liberté? il aura continuellement ce mot sous sa plume: mais jamais il ne le définira. On voit finalement qu'il ne songe qu'à la liberté de la presse, c'est-à-dire à celle dont se soucie le moins l'immense majorité des hommes, mais qui lui importe le plus à lui, Chateaubriand. (On a pourtant l'impression qu'il était facile à la Restauration, venant après le despotisme de l'Empire, de paraître donner assez de liberté.)

Dans la Monarchie selon la Charte, autant il est libéral quant aux idées, autant il est intransigeant sur les hommes. On dirait que son rêve est de faire appliquer les idées de la Révolution par un personnel royaliste. Cela souffrait quelques difficultés.

Il est clair que la Restauration ne pouvait vivre qu'en se montrant coulante sur les personnes. La Restauration était nécessaire, mais elle n'avait pas été souhaitée. Nous avons vu qu'on ne connaissait plus guère les Bourbons. Chateaubriand lui-même nous dit: «J'appris à la France ce que c'était que l'ancienne famille royale; je dis combien il existait de membres de cette famille, quels étaient leurs noms et leurs caractères: c'était comme si j'avais fait le dénombrement des enfants de l'empereur de Chine, tant la République et l'Empire avaient envahi le présent et relégué les Bourbons dans le passé.» Les royalistes de la veille étaient une assez petite minorité. On ne pouvait remplacer tous les fonctionnaires, presque tous bonapartistes et presque tous anciens révolutionnaires. Il fallait bien tenir compte de la France des vingt-cinq dernières années. (On le voit bien aujourd'hui: une restauration monarchique serait obligée d'utiliser tout ce qui a servi la République avec talent.) Mais alors, et par la force des choses, la Restauration semblait devenir une entreprise d'anciens impérialistes et d'anciens jacobins. Chateaubriand dit là-dessus fort éloquemment (Mémoires, t. III, p. 452.):

... Avec qui et chez qui dînait en arrivant le lieutenant-général du royaume (le comte d'Artois)? Chez des royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'évêque d'Autun (Talleyrand) avec un Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux infâmes princes étrangers? Aux châteaux des royalistes? Non, à la Malmaison chez l'impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement? À la légitimité. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare? Les classes de l'Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres; ils en revenaient charmés, comblés d'éloges et de tabatières. Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part; on nous comptait pour rien... Tantôt on nous faisait dire dans la rue d'aller nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne pas crier trop haut Vive le roi! D'autres s'étaient chargés de ce soin.

Il jugeait ces choses, quoique inévitables, répugnantes. Car il avait l'âme noble. Il ne pouvait contenir ni dissimuler son dégoût. Louis XVIII avait cru indispensable de ménager et même d'employer Fouché et Talleyrand:

Tout à coup (dit Chateaubriand, Mémoires, t. IV, p. 57), une porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît... Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la vertu comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger comme le Français; on criait de toutes parts: «Sans Fouché point de sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la France.»