(Un Français) ne sait ce que c'est qu'un empereur; il ne connaît pas la nature, la forme, la limite du pouvoir attaché à ce titre étranger. Mais il sait ce que c'est qu'un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV. C'est un chef dont la puissance paternelle est réglée par des institutions, tempérée par des mœurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre.

Il dit encore très bien:

Louis XVIII est un prince connu par ses lumières, inaccessible aux préjugés, étranger à la vengeance... Les institutions des peuples sont l'ouvrage du temps et de l'expérience; pour régner, il faut surtout de la raison et de l'uniformité. Un prince qui n'aurait dans la tête que deux ou trois idées communes, mais utiles, serait un souverain plus convenable à une nation qu'un aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux plans...

Et enfin il tirait obligeamment, de la personne physique de Louis XVIII, tout ce qu'un très grand artiste en pouvait tirer. Ces simples lignes me paraissent prodigieuses:

(Compiègne, avril 1814). Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or. Il marche difficilement, mais d'une façon noble et touchante; sa taille n'a rien d'extraordinaire; sa tête est superbe, son regard est à la fois celui d'un roi et d'un homme de génie. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans.

(J'aime moins des passages comme celui-ci: «... Et quel Français pourrait oublier ce qu'il doit au prince régent d'Angleterre, au noble peuple qui a tant contribué à nous affranchir? Les drapeaux d'Élisabeth flottaient dans les armées d'Henri IV: ils reparaissent dans les bataillons qui nous rendent Louis XVIII. Nous sommes trop sensibles à la gloire pour ne pas admirer ce lord Wellington, qui retrace d'une manière si frappante les vertus et les talents de notre Turenne.» (Diable!) Il faut dire que cela est écrit avant Waterloo et que plus tard, dans les Mémoires, Chateaubriand aura l'air de dire qu'il ne comptait pas, en 1814 sur l'étranger, et se donnera comme navré de l'entrée des Alliés à Paris. Et il le croira.)

On lit dans les Mémoires: «Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs fois mentionné (oh! oui!) que ma brochure lui avait plus profité qu'une armée de cent mille hommes.» Madame de Chateaubriand attribue le propos à Napoléon, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Je ne serais pas étonné qu'en réalité ni Louis XVIII ni Napoléon n'eût dit la phrase.—Sans doute, la France était lasse de l'empereur: mais évidemment beaucoup d'officiers (et de fonctionnaires) ne tenaient pas à s'entendre dire que, pendant quinze ans, ils avaient servi un monstre et un scélérat, d'ailleurs d'un talent médiocre. Bien des choses, dans le pamphlet, risquaient d'offenser l'armée, sur laquelle Louis XVIII aurait dû surtout s'appuyer. Il n'est pas sûr que ces pages aient profité tant que cela à la cause royale.

Après avoir rapporté la phrase, peut-être apocryphe, en tout cas plus complaisante que sincère, de Louis XVIII, Chateaubriand dit encore: «Le roi aurait pu ajouter que ma brochure avait été pour lui un certificat de vie, car on ne savait plus seulement qu'il existait.»

Or Chateaubriand espérait tout d'un roi dont il avait révélé l'existence et dont il avait «stylisé», comme on a vu, le profil lourd, le ventre et les jambes enflées. Il comptait être tout, et immédiatement. Il se croyait l'homme nécessaire. Il s'étonne donc qu'on ne vienne pas à lui ou qu'on y vienne mollement. Mais, qu'il fût un grand écrivain, cela ne touchait pas beaucoup Louis XVIII. Sans compter que le roi n'était pas, lui, de la même école. Il faisait des petits vers, et devait traduire Horace. Il devait être, sur Chateaubriand écrivain, de l'avis des Ginguené et des Morellet. Chateaubriand croit que Louis XVIII est littérairement jaloux de lui. Il est piqué que Monsieur (le comte d'Artois) n'ait jamais rien lu du Génie du christianisme.

Bref, la déception de l'écrivain fut cruelle. Il ne la leur pardonnera de sa vie. Il est tellement dégoûté, dès 1814, qu'il songe à se retirer dans la solitude aux bords du lac de Genève. Mais «madame de Duras, qui m'avait pris sous sa protection, dit-il, fut si orageuse, avait un tel courage pour ses amis, qu'on déterra pour moi une ambassade vacante, l'ambassade de Suède. Louis XVIII, déjà fatigué de mon bruit, était heureux de faire présent de moi à son beau-frère le roi Bernadotte. Celui-ci ne se figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockolm pour le détrôner?» Et il ajoute, avec un dédain tellement gratuit qu'il en devient comique (car enfin on ne lui offrait nulle couronne): «Eh! bon Dieu, princes de la terre, je ne détrône personne, gardez vos couronnes si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n'en veux mie.» Vous sentez l'imagination folle.