C'est un grand gagneur de batailles, mais hors de là le moindre général est plus habile que lui (!) Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire; il ne sait qu'aller en avant, faire des pointes, courir, remporter des victoires, comme on l'a dit, à coups d'hommes, sacrifier tout pour un succès (dame!) sans s'embarrasser d'un revers (?), tuer la moitié de ses soldats par des marches au-dessus des forces humaines. Peu importe, n'a-t-il pas la conscription et la matière première? On a cru qu'il avait perfectionné l'art de la guerre et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art.
Ce passage est un peu surprenant, et Chateaubriand sent lui-même le besoin de mettre en note: «Il est vrai pourtant qu'il a perfectionné ce qu'on appelle l'administration des armées et le matériel de la guerre.»
Mais ce qui suit est peut-être propre à faire réfléchir:
Le chef-d'œuvre de l'art militaire chez les peuples civilisés, c'est de défendre un grand pays avec une petite armée; de laisser reposer plusieurs millions d'hommes derrière soixante ou quatre-vingt mille soldats; de sorte que le laboureur qui cultive en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues de sa chaumière. L'empire romain était gardé par cent cinquante mille hommes, et César n'avait que quelques légions à Pharsale.
Tout cela est fort adroit. Les guerres de l'ancien régime apparaissent inoffensives. Il y a peut-être quelque outrance dans une phrase comme celle-ci: «Tibère ne s'est jamais joué à ce point de l'espèce humaine.» Et encore je ne sais pas, car je connais mal Tibère, et je ne sais pas non plus si Napoléon est «le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre»; car c'est une chose très difficile à savoir. Mais que de remarques excellentes! Sur l'administration impériale et l'excès de centralisation: «L'administration la plus dispendieuse engloutissait une partie des revenus de l'État. Des armées de douaniers et de receveurs dévoraient les impôts qu'ils étaient chargés de lever. Il n'y avait pas si petit chef de bureau qui n'eût sous lui cinq ou six commis, etc.» Lorsque Chateaubriand nous dit: «Bonaparte a fait périr dans les onze années de son règne plus de cinq millions de Français, ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, de Charles VII, de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV...» cela, même soupçonné d'exagération, reste frappant. On peut croire que, par suite des immenses coups de faux du premier Empire à travers les générations jeunes et vigoureuses, la France ressent, aujourd'hui encore, une diminution de force.
Ceci encore ne paraît point négligeable. À propos du blocus continental: «C'était prendre l'engagement de conquérir le monde... Tout cela n'offre que vues fausses, qu'entreprises petites à force d'être gigantesques, défaut de raison et de bon sens, rêves d'un fou et d'un furieux. Quant à ses guerres..., le moindre examen en détruit le prestige. Un homme n'est pas grand par ce qu'il entreprend, mais par ce qu'il exécute. Tout homme peut rêver la conquête du monde.» Et voici qui est fort bon (sur le premier consul): «Les républicains regardaient Buonaparte comme leur ouvrage et comme le chef populaire d'un État libre. Les royalistes croyaient qu'il jouait le rôle de Monck et s'empressaient de le servir. Tout le monde espérait en lui. Des victoires éclatantes dues à la bravoure des Français l'environnaient de gloire.» Et ceci: «L'imagination le domine, et la raison ne le règle point... Il a quelque chose de l'histrion et du comédien; il joue tout, jusqu'aux passions qu'il n'a pas», etc. Et ceci enfin, qui mérite d'être médité:
... Il n'est que le fils de notre puissance, et nous l'avons cru le fils de ses œuvres. Sa grandeur n'est venue que des forces immenses que nous lui remîmes entre les mains lors de son élévation. Il héritait de toutes les armées formées par nos plus habiles généraux... Il trouva un peuple nombreux, agrandi par des conquêtes, exalté par des triomphes et par le mouvement que donnent toujours les révolutions; il n'eut qu'à frapper du pied la terre féconde de notre patrie, et elle lui prodigua les trésors et les soldats. Les peuples qu'il attaquait étaient lassés et désunis; il les vainquit tour à tour en versant sur chacun d'eux séparément les flots de la population de la France, etc.
(Il ne faut pas oublier qu'en effet la France était alors le peuple le plus nombreux d'Europe, la Russie exceptée.)
En dépit de ce qu'il y a de contestable dans ces explications, je vous avoue que j'y trouve quelque chose d'allégeant. Elles nous délivrent un peu de la gêne que donne à la raison l'inexplicable, le miracle... Un génie, oui, mais dont la «part de chance» fut véritablement inouïe, et dont la grandeur eut pour collaborateurs complaisants et, très exactement, pour complices tous les hommes de son temps, et, plus encore, ceux de l'époque suivante. Bref, cet homme singulier, avec qui on ne se sent guère plus en communication qu'avec Tamerlan, Chateaubriand ne nous le montre qu'extraordinaire et démesuré. Dans les Mémoires il nous le montrera surnaturel, nous verrons pourquoi.
De Bonaparte, il passe aux Bourbons. Il n'était pas très facile de les faire aimer, comme cela, tout de suite. Le monde des soldats et des fonctionnaires, depuis vingt-cinq ans, devait tout à la Révolution et à l'Empire. La France avait adoré Napoléon avant de le subir, et beaucoup s'en souvenaient. Le comte de Provence, après Napoléon, même déchu, manquait évidemment de prestige. Chateaubriand dit, ici, ce qu'il y a de plus utile et de plus persuasif: