Ce sont des racontars, auxquels ont donné lieu ses perpétuels embarras d'argent. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Chateaubriand et l'empereur ont été constamment en coquetterie. Ils étaient, au fond, attirés l'un vers l'autre. Chateaubriand estimait que Napoléon était, avec lui, le seul grand homme du siècle; il voulait exister le plus possible pour son rival, être le plus possible présent à sa pensée. Mais d'autre part il ne pouvait se rallier: son rôle, son parti, son orgueil le lui défendaient. Je crois qu'il en était assez malheureux.
Il dit dans ses Mémoires: «À partir de 1812, je n'imprimai plus rien. Ma vie de poésie... fut véritablement close par la publication de mes trois grands ouvrages (Génie, Martyrs, Itinéraire...) Ici donc se termine ma carrière littéraire.»
Au fait, on se figure difficilement comment il eût pu la poursuivre. Le Génie avait engendré les Martyrs qui avaient engendré l'Itinéraire. Mais qu'est-ce que l'Itinéraire pouvait bien engendrer? Chateaubriand était captif de son rôle et captif de sa gloire. On ne le voit pas écrivant un ouvrage d'imagination qui ne fût pas encore une démonstration de la beauté de la religion chrétienne: tout autre eût semblé futile de sa part. Or, sur ce sujet, il avait dit tout ce qu'il pouvait dire, imaginé tout ce qu'il pouvait imaginer. C'est pourquoi il terminait l'Itinéraire par ces mots: «J'ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs et je les renouvelle dans ces Mémoires (il appelle ainsi l'Itinéraire) qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie.» Cela veut dire qu'il se propose d'écrire une histoire de France; et il en a du moins tracé une large et abondante ébauche dans les Études historiques. Si l'Empire avait duré, Chateaubriand avait certes en lui de quoi devenir un grand historien. Mais l'histoire n'était encore pour lui qu'un pis-aller. Ce qu'il rêvait, ce qu'il désirait violemment, c'était l'action, la grande action politique. La chute de l'empereur allait bientôt la lui permettre.
HUITIÈME CONFÉRENCE
LA VIE POLITIQUE
Donc, en 1811, la carrière littéraire de Chateaubriand était de toute façon finie. Elle avait été limitée d'avance par son esprit même, et par le rôle que l'auteur avait assumé. Il était, comme il fut toujours, dégoûté de tout en désirant tout. Il ne savait à quoi s'occuper. Il attendait, il espérait la chute de l'empereur, que certains indices annonçaient, mais qui ne paraissait pas encore très proche. Alors, pour passer le temps, et aussi parce que cette description et cette exaltation de soi lui plaisaient infiniment, il eut l'idée d'écrire ses Mémoires, et, de 1811 à 1813, il commença à les rédiger.
Mais ce n'était encore pour lui, en effet, qu'un divertissement, en attendant mieux. Son rêve, exprimé cent fois, a toujours été d'avoir une vie complète, d'être à la fois un homme de pensée et de littérature et un homme d'action, quoiqu'il ait souvent affecté de dédaigner séparément l'action, la littérature et la pensée. Il sera toujours irrité d'être regardé surtout comme un écrivain. Oh! agir matériellement sur les hommes! Faire de l'histoire! C'est toujours, au fond, le secret esprit de rivalité avec l'empereur. Il nous dit au dernier livre des Mémoires, où il se fait très naïvement centre du monde et se traite lui-même comme s'il commençait une hégire: «Deux nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont à peine devancé d'un demi-siècle sur la terre; la Corse est devenue française à l'instant où j'ai paru; je suis arrivé au monde vingt jours après Bonaparte. Il m'amenait avec lui.» Plus tard, il aura parfaitement raison de nous montrer dans Talleyrand un incomparable coquin de belle tenue; mais en outre il lui niera presque tout talent diplomatique. De même il est fort strict pour le duc de Richelieu et pour Villèle. C'est que, voyez-vous, le grand diplomate et le grand politique, c'est le vicomte de Chateaubriand, et il n'y en a point d'autre.
L'Empire craque; c'est la retraite de Russie, c'est la guerre d'Espagne, c'est Leipsick, et tout à l'heure c'est l'entrée des Alliés à Paris. Chateaubriand va pouvoir déployer son génie d'action. Il sera publiciste, ambassadeur, ministre des affaires étrangères. Il aura la joie infinie de siéger dans un congrès. Il croira avoir fait tout seul la guerre d'Espagne, et que la guerre d'Espagne est une sorte de prodige historique. Il écrira ingénuement: «Nous pouvions nous avouer qu'en politique nous valions autant qu'en littérature, si nous valons quelque chose.» Il est possible: mais, en réalité, son rôle est de second plan, soit que l'occasion lui ait manqué, soit par la faute de son caractère. Ce caractère est curieux. Deux choses (au moins) sont admirables dans sa vie politique: la faculté qu'il a d'amplifier merveilleusement ce qui le touche, et la maussaderie superbe de son dévouement à la cause royale, le dédain sublime dont il accable le trône en le défendant.
Son premier écrit politique est le pamphlet: De Buonaparte et des Bourbons. Il le rédigea un peu avant l'entrée des Alliés. Napoléon avait fait la seule chose qu'il ne devait pas faire: il s'était laissé battre. La France n'en pouvait plus. La solution la plus naturelle semblait la restauration des Bourbons, peu connus, peu désirés, mais qui étaient là, tout prêts.
À ce moment, Chateaubriand hait furieusement l'homme qui l'a si longtemps empêché de vivre pleinement sa vie. Il exécute la danse du scalp, la danse de Chactas autour du poteau de guerre. Par exemple: «Il semble que cet ennemi de tout s'attachât à détruire la France par ses fondements. Il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des chrétiens... Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands.» Il est peut-être excessif, même dans un pamphlet, de dire: «Buonaparte n'avait rien pour lui hors des talents militaires égalés, sinon même surpassés, par ceux de plusieurs de nos généraux.» Et surtout: