Et, comme il se sentait fort gêné, il fit un médiocre discours. Après avoir dit dans son exorde qu'on ne peut «faire de la littérature une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines» ni «interdire à l'écrivain toute considération morale élevée... ou lui défendre d'examiner le côté sérieux des objets», il arrive à son sujet, et conclut qu'il lui est impossible de toucher aux ouvrages de Chénier sans irriter les passions:
Si je parlais de la tragédie de Charles IX, pourrais-je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois? Caïus Gracchus, Calas, Henri VIII, Fénelon m'offrent sur plusieurs points cette altération de l'histoire... Si je relis ses satires, j'y trouve immolés des hommes qui se sont placés au premier rang de cette assemblée... Mais laissons-là ces ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles; je ne troublerai point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue, et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des amis. Il devra à cette religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui la défendent, la paix que je souhaite à sa tombe...
Mais ici même, messieurs, ne serais-je pas assez malheureux pour trouver un écueil? Car, en portant aux cendres de M. de Chénier le tribut de respect que tous les morts réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres... Ah! qu'il eût été plus heureux pour M. de Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques qui retombèrent enfin sur sa tête! Il a su comme moi ce que c'est que de perdre dans les orages populaires un frère tendrement chéri.
Tout cela était pleinement désobligeant pour Marie-Joseph; la fin encore plus que le reste; car enfin André Chénier fut tué par les amis de son frère, et l'on ne saura jamais si Marie-Joseph fit vraiment son possible pour le sauver. Mais, sauf l'opportunité et la convenance, je ne trouve pas très mal, je l'avoue, que Chateaubriand ménage peu son prédécesseur. Marie-Joseph Chénier ne fut point un scélérat: mais l'indulgence pour les faibles de son espèce est mortelle. Il est seulement curieux que, tout en le traitant sans mollesse, Chateaubriand reste lui-même possédé de quelques-unes des idées de ce régicide lettré. Un peu plus loin, pour tout arranger et pour ennuyer l'empereur, il dit: «M. de Chénier adora la liberté: peut-on lui en faire un crime?» Et il garde pour la péroraison sa meilleure flèche:
La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire. Les arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue de la foule; mais les lettres qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande? La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples.
—C'est tout? direz-vous. Ce lieu commun inoffensif, c'est la grande hardiesse de ce discours? Oui, et j'ajoute qu'après ce lieu commun l'auteur glorifie César qui «monte au Capitole», et salue la «fille des Césars» qui «sort de son palais avec son jeune fils dans ses bras». Et pourtant c'est à cause de ce lieu commun que la commission de l'Académie, nommée pour entendre le discours, le repoussa; et c'est surtout ce lieu commun que l'empereur, sur le manuscrit, lacéra de coups de crayon impérieux. Chateaubriand déclara qu'il ne ferait pas de corrections, et la commission décida qu'il ne serait pas reçu.
Mais l'année suivante («ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte contre et pour moi est constant et étrange») l'empereur, qui se savait admiré de madame de Chateaubriand, qui souhaitait peut-être faire oublier l'incident du discours interdit, qui sentait que Chateaubriand était l'écrivain le plus original de son empire, et qui enfin aimait assez faire alterner la menace et la caresse, demanda à l'Académie, à propos des «prix décennaux», pourquoi elle n'avait pas mis sur les rangs le Génie du christianisme.
Car l'empereur avait dit un jour: «On se plaint que nous n'ayons pas de littérature: c'est la faute du ministre de l'Intérieur», et par un décret daté d'Aix-la-Chapelle (10 septembre 1804), il avait établi «qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main.» Ces prix étaient destinés à récompenser «les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et les arts». La première de ces solennités décennales était fixée au 9 novembre 1810. Mais cette fois, pour la littérature du moins, on n'avait rien trouvé. Le jury de l'Institut avait écarté le Lycée de La Harpe, comme trop ancien, et le Catéchisme universel de Saint-Lambert comme trop grossièrement matérialiste. Et par une omission effrontée il n'avait pas même mentionné le Génie du christianisme.
Napoléon demanda pourquoi. Le jury, après de longues délibérations et de nombreux rapports, répondit «que le Génie du Christianisme avait paru défectueux quant au fond et au plan; que néanmoins la classe (de l'Institut) consultée avait reconnu un talent très distingué de style... et dans quelques parties des beautés de premier ordre; qu'elle avait trouvé toutefois que l'effet du style et la beauté des détails n'auraient pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu; et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment qui s'en sont emparées soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice.» Le Génie du christianisme avait pour lui le grand public et les femmes: mais, à l'Institut, le dix-huitième siècle philosophique se défendait.
Les prix décennaux ne furent jamais distribués.
D'après un récit de madame Hamelin dans le Constitutionnel du 1er août 1849, et d'après une correspondance particulière du Vrai libéral de Gand, 1er avril 1818, la galante madame Hamelin et, une autre fois, une dame qu'on ne nomme pas, mais qui doit être madame Hamelin encore, serait allée trouver Chateaubriand de la part de l'empereur, dans l'année 1811, pour lui proposer la paix. Chateaubriand aurait répondu: «Mon plus beau rêve serait d'obtenir de votre enchanteur cinq architectes et cinq millions pour aller en son nom rebâtir le temple de Jérusalem qui vient d'être brûlé»; puis il aurait demandé qu'on créât pour lui un «ministère des bibliothèques de l'Empire». (André Gavot: Une ancienne muscadine, Fortunée Hamelin; Albert Cassagne: La Vie politique de Chateaubriand.) D'après madame de Rémusat (Mémoires), Napoléon disait: «Mon embarras n'est point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il s'estime.» Toutefois, l'empereur aurait payé ses dettes, pour qu'il consentît à se présenter à l'Académie.