Mais ces rois, oh! qu'il les aime une fois qu'ils sont dehors! Sans doute, tourné vers les libéraux, il dit durement: «C'est une monarchie tombée, il en tombera bien d'autres. Nous ne lui devions que notre fidélité: elle l'a.» (V'lan!) Mais, sur les personnes même de ses princes, maintenant qu'ils n'y sont plus, quels attendrissements! C'est que rien n'est plus avantageux que ce rôle de royaliste incrédule, mais ému. De cette façon il est applaudi et par les royalistes et par les libéraux. «Il a les fanfares des deux camps.» (Sainte-Beuve.) Il s'intéresse à cette romanesque et charmante petite Italienne, la duchesse de Berry. Il a la chance de faire à cause d'elle (pour la phrase: «Madame, votre fils est mon roi.») quelques jours de confortable prison. Il va voir de sa part Charles X au château de Prague, et la duchesse d'Angoulême dans son méchant garni de Carlsbad. Cela l'amuse, et cela lui fait honneur. Et ces visites à des ombres inspirent à l'écrivain des images extraordinaires de mélancolie pittoresque. (Ceci, sur la duchesse d'Angoulême inclinée sur sa broderie: «J'apercevais la princesse de profil, et je fus frappé d'une ressemblance sinistre: Madame a pris l'air de son père; quand je voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la chute du glaive.»)
Il vient un moment où il est peut-être plus content d'avoir écrit l'Essai sur les Révolutions que le Génie du christianisme. En 1839, il dit de l'Essai: «Ce que l'on rêve aujourd'hui de l'avenir, ce que la génération nouvelle s'imagine avoir découvert d'une société à naître, fondée sur des principes tout différents de ceux de la vieille société, se trouve positivement annoncé dans l'Essai.» Il écrit vers le même temps: «En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours et de ma brochure.»
En somme, c'est l'âme de René, l'âme inquiète et visionnaire, violente et triste, tour à tour blessée ou séduite, exaltée ou désespérée, l'âme de désir et de dégoût, que Chateaubriand a promenée dans la politique. C'est toujours le chercheur d'images et d'émotions. Charles Maurras a écrit, il y a quatorze ans, sur Chateaubriand homme politique, quelques pages admirables de pénétration et de couleur... Après avoir montré à quel point et de quel voluptueux amour cet homme aimait les calamités, les désastres et les ruines pour en nourrir sa tristesse, Maurras nous dit: «À ses façons de craindre la démagogie, le socialisme, la République européenne, on se rend compte qu'il les appelle de ses vœux. Prévoir certains fléaux, les prévoir en public, de ce ton sarcastique, amer et dégagé, équivaut à les préparer. Assurément, ce noble esprit, si supérieur à l'intelligence des Hugo, des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas le nouveau régime sans quelque horreur. Mais il aimait l'horreur...» Et encore: «... Le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que leur force de l'émouvoir, c'est-à-dire lui-même. À la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et il n'est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se soumettait l'univers...» (Trois idées politiques.)
Et, pendant les dix-huit dernières années de sa vie, tout le monde l'admire. Les catholiques ne peuvent oublier le Génie du christianisme; les royalistes, même scandalisés de la liberté de sa pensée, disent: «Il a du moins le culte du malheur.» Et les libéraux, et les républicains trouvent aussi cela très beau, très touchant, «puisqu'au fond, songent-ils, il est des nôtres». Le mal de René n'empêche pas René d'être un merveilleux organisateur de sa gloire.
NEUVIÈME CONFÉRENCE
LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Certes les Mémoires, plus ou moins personnels et autobiographiques, plus ou moins mêlés de chronique contemporaine, abondent dans notre littérature. Mais s'il n'y avait pas eu auparavant les Confessions de Rousseau, les Mémoires d'outre-tombe seraient un monument unique.
Je sais bien les différences, et que les Confessions sont vraiment des confessions et que les Mémoires d'outre-tombe sont à la fois des confessions et des mémoires. Mais ces deux ouvrages singuliers nous présentent l'expression directe et l'histoire totale des deux plus puissantes et dévorantes sensibilités (peut-être) qui aient paru dans les lettres françaises.
Si Rousseau n'avait pas écrit les Confessions, que lirait-on de lui? Car on ne lit plus guère Émile ni l'Héloïse. Si Chateaubriand n'avait pas écrit les Mémoires, que lirait-on de Chateaubriand? Car on lit bien peu le Génie et les Martyrs. Rousseau et Chateaubriand ne nous seraient même pas connus à moitié, et ce serait dommage. Car ce qui est le plus intéressant en eux, ce ne sont pas leurs idées, ce ne sont point les vérités qu'ils ont cru trouver, ce n'est point ce qu'ils ont pensé du monde, mais ce qu'ils en ont senti: c'est leur sensibilité, c'est leur imagination, c'est leur personne même.
Et, au fond, c'était bien aussi leur avis. Et c'est pourquoi, après s'être exprimés quelque temps à travers des opinions ou des fictions, enfin ils n'ont pu y tenir et se sont exprimés directement, parce que rien au monde ne leur paraissait plus passionnant qu'eux-mêmes. Rousseau, pour être heureux, devait écrire les Confessions; Chateaubriand, pour être heureux, devait écrire les Mémoires. Et chacun d'eux a consacré à cette tâche délicieuse une très grande partie de son existence, Rousseau quinze ans, Chateaubriand près de quarante ans (avec des interruptions sans doute, mais qui ne les empêchaient point d'y penser toujours). Et c'est leur œuvre principale, leur grande œuvre, et qui nous rend bien pâle et presque indifférent le reste de leurs ouvrages. Et, sans doute, ces confessions et ces mémoires n'ont pas, si vous le voulez, la beauté d'une tragédie de Racine ou d'un sermon de Bossuet; ils constituent de monstrueux exemplaires de la littérature subjective; mais la description de soi-même, chez les malades et les excessifs qui ont du génie, est d'un intérêt qui emporte tout. Et d'ailleurs, pour nous, sinon pour eux, le Rousseau des Confessions, le Chateaubriand des Mémoires sont des personnages aussi objectifs que ceux des poèmes, des drames ou des romans. Ou plutôt, quel personnage de roman ou de drame a la vie étendue, minutieuse et frémissante du héros des Confessions ou du héros des Mémoires d'outre-tombe? Rousseau, c'est Saint-Preux total, et Chateaubriand, c'est René tout entier; et c'est donc beaucoup plus et beaucoup mieux que René ou Saint-Preux, ou même qu'Hamlet ou qu'Oreste.