Or, en 1811[3], Chateaubriand, ayant fini d'écrire les ouvrages que lui imposait son rôle public, et de démontrer la vérité du christianisme par sa beauté, et sa beauté d'abord par un traité descriptif, puis par un poème en prose, comprit que ce qu'il avait désormais de mieux à faire, c'était d'écrire ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'est-à-dire de se raconter,—à l'imitation de Jean-Jacques, qui avait été la grande admiration de sa jeunesse, et parce qu'il était, à bien des égards, de la même espèce que Jean-Jacques, et qu'on pourrait dire que, spirituellement, Jean-Jacques a eu Chateaubriand d'une jeune aristocrate (comme on pourrait dire, toujours au même sens spirituel, que Jean-Jacques est né de Fénelon et d'une chambrière).
Note 3:[ (retour) ]
Il a même commencé en 1803 (Lettre à Joubert).
Et Chateaubriand eut deux fois raison, pour lui-même, d'écrire ses Mémoires: car il y trouve le genre qui convenait le mieux à son génie, et une source inépuisable de joie.
Ce n'est point, en effet, par la pensée qu'il est éminent et rare. Ce n'est pas non plus par le don de créer et de faire agir des personnages différents de lui, à la façon des grands dramaturges et des grands romanciers. Dans les Natchez, dans le Génie, dans les Martyrs, ce qu'il y a de plus vivant, ce sont les descriptions et les souvenirs de sensations personnelles,—et c'est (avec Atala, Amélie et Velléda, qui sont des sœurs de sa sœur Lucile),—Chactas, René et Eudore, qui ne sont que des images de lui-même. Or, dans les Mémoires, il n'aura qu'à se peindre directement, sans nulle fiction interposée entre lui et nous, dans ses rapports avec les choses et les hommes et dans les impressions qu'il en reçoit. Il écrira librement l'histoire de sa sensibilité. Lorsque, à tout bout de champ, il nous énumère les personnages de ses romans, qu'il appelle ses fils et ses filles, nous sommes tentés de les juger assez pâles et convenus: mais les êtres réels, les hommes de son temps, ceux qu'il a rencontrés dans la vie, il les peindra de la façon la plus âpre, la plus passionnée, la plus brutale ou la plus aiguë; et ce médiocre «créateur d'âmes» (à mon avis) fera d'étonnants portraits de ses contemporains. C'est que ceux-là, il les a vus, il a souffert par eux, ou par eux il s'est amusé; il a pu les aimer ou les haïr. En les peignant, il exprime encore une disposition de son esprit. Et, à côté des portraits, il y a les récits des événements auxquels il a assisté, qu'il a vus de ses yeux, qu'il croit souvent avoir dirigés. Il y a ses impressions de voyage. Il y a ses rêveries, ses visions, ses colères, ses rancunes. Lui, toujours lui. Il est clair que, pour exprimer tout cela, son génie propre excelle, et son génie propre suffit. Il a le don des images et la sensibilité la plus voluptueuse et la plus absorbante: et c'est tout justement ce qu'il faut ici. Les Mémoires sont précisément le genre où il pouvait avoir tout son génie, et en jouir, et nous en faire jouir nous-mêmes. Et les Mémoires sont, en effet, un grand chef-d'œuvre, le plus divertissant et le plus éclatant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses et poignantes les Confessions, l'autre chef-d'œuvre.
Et ces Mémoires, Chateaubriand les a conçus, sentis, écrits avec tant de plaisir! Un plaisir qui a duré la moitié de sa vie. Il dit dans l'Avant-propos de 1846, deux ans avant de mourir: «Ces Mémoires ont été l'objet de ma prédilection. Saint Bonaventure obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à l'heure des fantômes pour corriger au moins les épreuves.»
Même quand il était obligé d'en interrompre la rédaction, il y pensait toujours. Ils étaient son délice, sa consolation, son refuge, sa gloire, sa vengeance. Il y façonnait sa propre figure, telle qu'il voulait qu'elle apparût à la postérité. Il ne s'y donnait que des défauts avantageux et fiers. S'il avait eu dans sa vie des déceptions, il les tournait en victoires, ou il les expliquait par sa grandeur d'âme. Si les événements lui donnaient tort, il n'était pas embarrassé de prouver qu'il avait eu raison. Comme la rédaction de ses Mémoires, et les corrections, et les retouches, ont duré en réalité une quarantaine d'années, et qu'il racontait sa participation à tel événement dix, vingt, trente ans après l'événement lui-même, il pouvait composer d'après l'intérêt du présent son attitude du passé, et se donner aussi l'air d'avoir tout compris, tout deviné, tout prévu. Sa carrière politique et diplomatique a été, en somme, incomplète et d'un éclat secondaire: un court ministère et trois courtes ambassades, c'est à peu près tout. Mais comme cela s'amplifiera dans ses Mémoires! Là, il sera le grand homme d'État qu'il a rêvé d'être; et ce que sa carrière a eu de borné s'expliquera par sa supériorité même, par ses dédains, par l'ombrage que donnait son génie. S'il méprisait l'argent (et il le méprisait); s'il a été généreux (et il l'a été); s'il a eu de beaux mouvements désintéressés (et il en a eu), il est sûr au moins qu'on le saura, car il le rappellera plutôt dix fois qu'une. Imperceptiblement il s'accommodera aux goûts et aux idées des générations nouvelles, et il s'arrangera pour qu'on croie qu'il les a devancées, alors que souvent il les suit. Il tiendra beaucoup à ce qu'on sache qu'il a joué, par magnanimité pure, un rôle de fidélité monarchique; qu'il a l'esprit le plus libre; qu'il n'eut jamais d'illusion ni sur les Bourbons, ni sur leur avenir; et il prendra délicieusement, dans ses Mémoires, sa revanche de sa fidélité. Il aura le plaisir de se montrer encore supérieur à sa destinée et, en même temps, de paraître détaché de lui-même par l'idée de la mort et d'étaler partout une sublime tristesse. Il aura le plaisir de dire continuellement qu'il méprise les hommes et qu'il ne croit à rien, «la religion exceptée», et goûtera ainsi, tout en se disant chrétien, les délices antichrétiennes de l'orgueil et du plus voluptueux pessimisme. Et, comme sa gloire augmente avec son âge, et que l'on sait qu'il écrit ses souvenirs, et qu'en 1836 une société lui en offre 250.000 francs, lui paye ses dettes, et lui garantit une rente viagère de 12.000 francs, et qu'en 1844 Émile de Girardin lui paye 96.000 francs le droit de publier ses Mémoires après sa mort dans le journal La Presse, il en résulte cette situation unique, que le plus grand plaisir qu'il puisse goûter, le plaisir de se peindre lui-même selon son gré et pour sa plus grande gloire, ce plaisir, littéralement, le fait vivre, le nourrit et l'habille; qu'il est payé d'avance pour écrire son propre panégyrique en autant de volumes qu'il voudra et comme il le voudra, et que la France s'y intéresse, et l'attend. Oh! oui, il a dû jouir de ces Mémoires d'outre-tombe!
Les Mémoires d'outre-tombe! Ce titre à effet est assez singulier quand on y songe. Littéralement, cela voudrait dire: mémoires des choses arrivées par delà la tombe, ce qui serait absurde. Et, en réalité, cela signifie: mémoires des choses qui, publiées après la mort, nous parviennent à travers le tombeau. Mais cette expression impropre présente une image vague et magnifique. Et les Mémoires de Chateaubriand ne pouvaient pas s'appeler simplement Mémoires. Mémoires d'outre-tombe, ce titre les agrandit en y mêlant l'idée de la mort, leur donne quelque chose de mystérieux et de solennel.
Qu'un écrivain soit vaniteux, cela est la règle. Mais il apparaît dès le titre, et dès la Préface testamentaire, et dès l'Avant-propos, et dès les premières pages, et ensuite à chaque page, ou peu s'en faut, que Chateaubriand, comme il est, je crois, le plus grand trouveur d'images, est l'écrivain le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures. Il est impossible de n'en être pas agacé, et finalement chagriné. Et il est peut-être impossible de ne pas compatir à une si énorme et naïve faiblesse.
La vanité de Chateaubriand est unique et par le degré, et par le besoin continuel de l'exprimer. Rabelais, Montaigne, ont trop d'esprit et de philosophie pour être vaniteux. Ronsard n'est qu'orgueilleux, et ne l'est que par accès. Le bonhomme Corneille pareillement. Si bonne opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, les grands écrivains du dix-septième siècle sont sauvés, sinon de la vanité, au moins du ridicule de l'étaler publiquement, soit par le sentiment chrétien, soit par le «goût», soit par leurs habitudes d'honnêtes gens. Molière, Boileau (sauf deux ou trois exceptions), Racine, La Bruyère, ne se louent eux-mêmes qu'indirectement et par leur façon de critiquer et de railler les autres. Montesquieu donne pour épigraphe à l'Esprit des lois: Prolem sine matre creatam. Mais c'est ce qu'il se permet de plus fort contre la modestie, et encore est-ce en latin. Certes, ni Montesquieu, ni Buffon, ni Diderot, ni surtout Voltaire n'étaient modestes, mais ils étaient contenus par la politesse du temps. Puis, comme ils étaient les combattants d'une cause, qu'ils tenaient beaucoup à faire triompher leurs idées, cela les détournait sans doute de la contemplation et de l'admiration d'eux-mêmes. Il y a bien le cas de J.-J. Rousseau. Celui-là ne manque ni d'orgueil délirant, ni de vanité, et il ne se fait pas faute de les manifester. Mais non pas continuement, il s'en faut. Même, dans ses dernières années, il lui arrive de montrer presque de l'humilité. On se souvient surtout de son cri: «Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères... Puis, qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus meilleur que cet homme-là.» Mais cela est une bravade; puis cela revient à dire, en somme, que les autres ne valent pas mieux que lui. Et enfin, je ne sais pourquoi, c'est une vanité moins choquante de se vanter de son cœur que de se vanter de son intelligence, et de dire: je suis bon, que de dire: j'ai du génie.
Mais Chateaubriand ne cesse de nous rappeler, à propos de tout et sous toutes les formes, qu'il a du génie; qu'il a renouvelé la littérature; qu'il a inventé une langue politique; qu'il a été plus fort que Canning et Metternich; qu'il a fait de grandes choses, qu'il en eût fait de plus grandes encore si on ne l'en eût empêché; qu'il a créé des figures immortelles et inoubliables; que tout le monde l'a imité; qu'il a, à lui seul, restauré la religion; qu'il a eu une vie extraordinaire et inimaginable; qu'il a foulé les quatre continents et visité l'univers; qu'il a rempli de grandes places et qu'il a été ministre et ambassadeur; que tout ce qui lui arrive n'arrive qu'à lui; qu'il a senti ce que personne n'avait jamais senti, pensé ce que personne n'avait jamais pensé; qu'il a été partout sublime de dédain, de générosité, de désintéressement; que, pouvant tout posséder, il a tout méprisé; qu'il a toujours été fort au-dessus des croyances qu'il paraissait avoir et qu'il défendait; qu'il est vraiment unique de son espèce, comme Napoléon; qu'avec tout cela rien n'est important à ses yeux, et qu'il n'aspire qu'à la mort, et que, jusqu'à quatre-vingts ans, il n'a pas fait autre chose... Et cela est souvent de l'orgueil, si l'orgueil consiste à se glorifier des choses qui en valent la peine: mais c'est bien souvent aussi vanité, et qu'on n'ose pas qualifier comme elle le mériterait.