Plus encore que J.-J. Rousseau, il a la manie de s'ébahir de sa propre destinée. Il est assez naturel, n'est-ce pas? qu'un jeune gentilhomme breton ait navigué, qu'il ait émigré, qu'il ait, pendant la Révolution, connu des jours de détresse... Il est assez naturel qu'ayant un grand talent, il ait écrit des livres qui ont eu du succès, et que, après la Restauration, il ait occupé quelques grandes places. À cela se réduit, en effet, la destinée de Chateaubriand. Il y a des vies bien autrement pleines d'imprévu, vies d'aventuriers ou de matelots, ou simplement vies de pauvres diables... Or, qu'il ait été pauvre, à Londres, dans sa jeunesse, et qu'il y retourne, dans son âge mûr, comme ambassadeur, Chateaubriand n'en revient pas. Écoutez ce début du livre VI de la première partie:
Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l'Amérique, je m'embarquai pour Londres avec un passe-port conçu en ces termes: «Laissez passer Sa Seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près de Sa Majesté Britannique, etc...» Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du port. Un officier vient, de la part du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu à Shipwright-Inn, le maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing, attaché à mon ambassade, m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure Monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui n'était pas du tout fatigué..., etc.
Et encore:
Ma place politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à l'auteur du Génie du christianisme. Je verrai comment la chose tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes auprès de Georges IV, succession aussi bizarre que le reste de ma vie.
(Mais non, mais non, pas tant que cela.) Puis il se rappelle le temps où il errait dans les faubourgs de Londres... et, alors, vient ce morceau:
Quand je rentrai en 1822, au lieu d'être reçu par un ami tremblant de froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant... qui se couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de lune,—je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de laquais qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: Monseigneur, mylord, Votre Excellence, monsieur l'ambassadeur, à un salon tapissé d'or et de soie.—Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces mylords! Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit?
Non; mais qu'il éprouve le besoin de le dire, c'est cela qui est fâcheux. (C'est tout à fait Jean-Jacques à Montmorency: «J'interpelle, dit Jean-Jacques, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet état m'ait un instant ébloui,... s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières», etc...) Chateaubriand continue intrépidement:
Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous; le duc de Wellington m'a demandé; M. Canning me cherche; lady Jersey m'attend à dîner avec M. Brougham; lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans sa loge à l'Opéra; lady Mansfield à minuit, à Almack's. Miséricorde! où me fourrer? Qui m'arrachera à ces persécutions?...
Et ce ton se poursuit durant plusieurs pages, et c'est tout à fait affligeant. Car, est-ce que je me trompe? Est-ce qu'il n'y a pas, au fond de cela, une véritable niaiserie? (Disons: une surprenante candeur.) Jamais bourgeois n'a été à ce point ébloui d'être ambassadeur ou ministre. Et pourtant ce n'était pas une si grande affaire, même en ce temps-là. Beaucoup le sont ou l'ont été, et nous voyons tous les jours qu'on peut l'être sans génie. Mais Chateaubriand est au moins aussi fier de l'avoir été que d'avoir écrit Atala. Une de ses plus grandes joies est d'être appelé Votre Excellence.
Pareillement, une de ses plaies, c'est que, étant grand poète, on ne consent pas qu'il puisse être en même temps grand politique ou grand diplomate. Les nombreux passages où il se révolte contre cette prévention ne sont pas sans quelque inconsciente bouffonnerie. Notez que, pour ma part, j'admets sans hésiter que Chateaubriand fut aussi intelligent, même des choses de la diplomatie, qu'un Talleyrand, un Metternich ou un Canning; qu'il fut même capable de vues plus profondes et plus étendues, et qu'il écrivit de plus belles dépêches. Ce qui a pu lui manquer pour être un grand diplomate ou un grand politique autrement que par ses vues, ce sont peut-être, ce sont sûrement des qualités dont lui-même faisait peu de cas: la souplesse, l'art de feindre et de tromper, de se servir des vices des autres, l'art d'attendre, la faculté de s'attacher très longtemps à un même dessein et de ne se laisser rebuter ni par les insuccès ni par les avanies. C'est par là (et par les occasions), non par l'intelligence, qu'un Talleyrand a pu l'emporter, comme diplomate, sur l'auteur d'Atala. Chateaubriand devrait donc s'en consoler: mais il ne s'en console pas, parce qu'il voudrait avoir été tout et qu'il désire toutes les formes de la gloire.