Cette vanité monstrueuse semble bien marquer, chez un homme qui a tant rêvé, un manque étrange de vie intérieure, de réflexion sur soi. C'est que la rêverie n'est point la réflexion ni la méditation. Chateaubriand est un grand inventeur de sensations et d'images; mais aussi il est en proie aux images et aux sensations. Il est à remarquer que ceux qui ont trouvé beaucoup d'images s'en savent meilleur gré, cèdent plus facilement à la vanité, que ceux qui ont trouvé beaucoup de pensées. Ceux-ci (les hommes du type de Descartes, si vous voulez) ou sont assez aisément modestes, ou bien ont l'orgueil farouchement silencieux. Ceux-là, au contraire, ne concevant la gloire que présente, tangible, concrète, sont séduits par elle comme par une image plus belle que les autres, et à laquelle ils s'attachent violemment. C'est un grand écueil pour la modestie et pour le bon sens que d'être celui qui a le don de faire plus de métaphores que ses contemporains.

C'est égal, il est vraiment désobligeant de voir un homme d'un si grand génie si constamment préoccupé de ce qu'il paraît aux yeux des autres hommes, si entêté d'être toujours le plus beau, le plus original, le plus fort, le plus élu par le destin. Certes, on l'aime quand même: mais, sans cette vanité qui ne se repose jamais, on l'aimerait mieux; les Mémoires feraient encore plus de plaisir; on n'aurait point contre lui de mauvaises humeurs; il serait plus grand, à quoi il aurait dû songer quand sa vanité le démangeait. De si nombreuses marques de faiblesse d'esprit nous font pour lui un vrai chagrin. Nous plaignons ce grand homme d'être, à certains égards, plus naïf et plus dupe que nous, de nous donner avantage sur lui, de nous prodiguer les occasions de le considérer avec un sourire. C'est un scandale dont nous rougissons nous-mêmes. Et alors nous nous demandons si cette vanité incoercible, qui lui fait à chaque minute emplir l'univers de son moi, n'est pas quelque chose de proprement morbide chez ce fils et frère de neurasthéniques. (Des médecins ont cru démontrer récemment l'hystérie et la demi-folie de Chateaubriand. Quand les médecins s'y mettent...) Et enfin parmi tout cela, nous sentons en lui une sorte d'innocence, et nous osons prendre en pitié ce grand homme de n'avoir pas su ménager sa gloire au lieu de la dévorer ainsi; nous nous souvenons que la vanité contient une souffrance; et nous ne voulons plus nous rappeler que la magie de sa phrase.

Si je me suis étendu sur ce cas de Chateaubriand, c'est que je crois bien qu'il reste unique. Car sans doute il a légué aux romantiques son immodestie, mais non point une immodestie égale. La principale vanité de Lamartine consiste à dire, comme Mascarille, que tout ce qu'il fait lui vient naturellement, qu'il improvise tout et que les vers ne sont pour lui qu'un divertissement. Je ne pense pas que Victor Hugo, dans son fond, ait été plus modeste que Chateaubriand: mais, en somme, il a plus de politesse. Il ne manque jamais d'employer les anciennes formules de modestie des hommes bien élevés (ce que Chateaubriand fait d'ailleurs aussi quelquefois). Dans ses préfaces, Hugo paraît plutôt orgueilleux que vaniteux; il ne dit pas: «je», mais «on», «nous», «l'auteur», «le poète». Il est surtout solennel et sibyllin. Sa principale vanité, c'est de se donner l'air d'un profond penseur; c'est de dire, par exemple, dans la préface de la Légende des siècles: «... L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants: la Légende des siècles, la Fin de Satan, Dieu.» Voyez aussi les préfaces lourdement insensées de presque tous ses drames. Et nous savons bien que lui aussi est plein et débordant de lui-même: mais il se tient encore assez convenablement. Dans l'expression de son orgueil ou de sa vanité, Hugo reste plus «vieille France» que Chateaubriand.

La vanité de Chateaubriand a souvent pour complice son imagination de Celte... Je n'irai pas si loin que le Celte Charles Le Goffic, qui (dans la deuxième série de l'Âme bretonne), comparant le mirage armoricain au mirage méridional, dit que, du moins, les Méridionaux «mesurent le mirage»; ce que les Celtes ne font pas, «parce que la pluie et la brume n'offrent point les mêmes facilités de vérification que le soleil et ne sauraient servir comme lui à contrôler l'illusion qu'elles ont créée». Il assure que les Celtes croient aisément à leurs inventions, que «l'auto-suggestion est fréquente chez eux». Mais ici il faut distinguer. Chateaubriand sait très bien s'il a vu, ou non, Washington et s'il a bu, ou non, de l'eau du Mississipi (il n'y a même que lui qui le sache). Là, je ne crois pas du tout à l'auto-suggestion. Mais, sur le détail des événements, oui, il peut lui arriver de s'abuser lui-même. Ayant oublié le vrai à force d'y rêver, et parce que ce qu'il raconte est souvent très loin dans le temps, il nous donne, à la place, ce qui lui paraît le plus beau ou le plus avantageux. Il ne travestit pas la vérité avec préméditation: mais, comme il ne la sait plus très bien, il la reconstitue, il comble les lacunes de sa mémoire par le travail de son imagination, toujours subordonné au désir de paraître tel qu'il voudrait avoir été. C'est là, chez lui, je crois, la part du mirage celtique. La vérité lui est moins chère que la beauté. Très souvent, il compose ses Mémoires comme un poème.

Avec tout cela, les Mémoires d'outre-tombe sont un des monuments les plus éclatants et les plus vastes de notre littérature. C'est fait d'autobiographie, de souvenirs personnels, de confessions, d'anecdotes, de portraits, de lettres, de morceaux d'histoire, de descriptions, d'impressions de voyage, de rêveries. La composition en est large et libre, mais cependant attentive et savante. Il a eu tout le loisir de la surveiller. Il commence ses Mémoires, dit-il, en octobre 1811, au lendemain de la publication de l'Itinéraire, à quarante-trois ans. De 1811 à 1814, il écrit les premiers livres, son enfance, sa jeunesse, jusqu'au départ pour l'Amérique. Il est interrompu par son rôle politique sous la Restauration. Mais, en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, il raconte les commencements de la Révolution, le voyage en Amérique, l'armée des princes, l'exil à Londres, la rentrée en France. Il reprend la plume en 1828, écrit son ambassade de Rome, la fin du règne de Charles X, la Révolution de Juillet, le voyage à Prague et à Venise. Et enfin, de 1836 à 1839, revenant en arrière, il dit ce qu'il a fait et ce qu'il a vu de 1800 à 1828, c'est-à-dire presque toute sa carrière littéraire et presque toute sa carrière politique.

Ces dates de la composition des Mémoires ont leur intérêt et expliquent diverses choses. Il est jeune encore (quarante-trois ans) quand il raconte son enfance et sa jeunesse. Il a passé la soixantaine lorsqu'il nous raconte ses derniers voyages avec un charme si puissant de mélancolie. Et il est tout à fait vieux (de soixante-huit à soixante et onze ans) lorsqu'il nous raconte sa vie politique et l'histoire de l'Empereur, qu'il voit déjà avec un notable recul. Il ne faut pas oublier que chaque époque de sa vie (sauf la dernière) est remémorée et, si l'on peut dire, ressentie par lui vingt, trente, quarante ans après, et par conséquent enrichie et transformée. Cela nous promet peu d'exactitude, je ne dis pas quant aux souvenirs des faits (car il a des notes abondantes), mais quant au souvenir des sentiments éprouvés jadis. En revanche, c'est une condition excellente pour la poésie. Il l'a lui-même merveilleusement expliqué dans sa Préface testamentaire:

Les Mémoires, divisés en livres et en parties, sont écrits à différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents survenus depuis les dernières dates et peignent les lieux où je reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de mes misères, et que, dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme des reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail: mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau; mes souffrances deviennent du plaisir, mes plaisirs des douleurs, et l'on ne sait si ces Mémoires sont l'ouvrage d'une tête brune ou chenue.

Quatre grandes divisions: Première partie: Années de jeunesse; le soldat et le voyageur (1768-1800).—Deuxième partie: Carrière littéraire (1800-1814).—Troisième partie: Carrière politique (1814-1830).—Quatrième partie: Les dernières années.—Et tout cela forme douze volumes dans l'édition originale et six volumes de cinq à six cents pages dans l'édition Edmond Biré.

De ces quatre parties, il est difficile de dire quelle est la plus belle. Il ne me semble pas qu'au cours de ces trois mille pages il y ait des défaillances sérieuses ni même des moments de sommeil. L'intérêt se maintient parce que, au fond, l'intérêt qu'il prend aux choses, c'est toujours l'intérêt qu'il prend à lui-même. Le style, presque tout en sensations et en images, ne faiblit point. Cette façon d'écrire, qui est comme une gageure, se soutient jusqu'au bout, ou même, en avançant, paraît plus surprenante. Peut-être y a-t-il, dans la partie qui a été la dernière écrite et qui est celle du milieu, plus d'audace et plus de raccourci dans l'expression et, si vous le voulez, plus de mauvais goût, mais un mauvais goût plus éclatant. Il n'a achevé ses Mémoires, je vous l'ai dit, qu'à soixante-treize ans (et n'a cessé d'ailleurs de les retoucher jusqu'à sa mort). Mais il a su prendre, ou contre les atteintes de la vieillesse, ou pour que ces atteintes ne paraissent pas, une bien ingénieuse précaution. Il a écrit la quatrième partie, l'histoire de ses dernières années, avant d'écrire celle de sa carrière littéraire et politique... Pourquoi? Il pensait que, de cette manière, il y avait plus de chances que les derniers livres des Mémoires, écrits avant la vieillesse et, à la différence des autres, sur des faits encore récents, laissassent le lecteur sur une impression de force et de vie. Si, plus tard, l'âge le trahissait dans la narration de la période médiane de son existence, cela se sentirait moins dans le courant de l'immense récit; et, si la mort le venait prendre au milieu de sa tâche, l'œuvre du moins aurait le beau finale et les conclusions qu'il voulait. Et, puisqu'il est mort à quatre-vingts ans, il n'avait pas besoin de faire ces calculs: mais je suis persuadé qu'il les a faits, et que les Mémoires y ont gagné.

Maintenant, encore que les Mémoires soient presque partout délicieux ou magnifiques, les premiers livres ont gardé, je crois, un charme particulier. Ce coin de Bretagne, ces vieilles gens, ces vieilles mœurs, ce château de Combourg, cette enfance rêveuse et passionnée, il n'y a rien au-dessus de cela. Ces souvenirs lointains, c'est en même temps ce que l'auteur a peut-être le plus profondément senti et sans doute le plus «romancé». Ce Chateaubriand adolescent, le voilà, le vrai «René», bien supérieur à celui de la Nouvelle. Il n'y a de comparable à cela que les premiers livres des Confessions de Jean-Jacques. Jean-Jacques parle déjà comme René: «J'étais inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas l'idée, et dont je sentais pourtant la privation.» C'est le même mal charmant. Seulement la grâce des choses est plus familière autour du jeune Jean-Jacques qu'autour du jeune René; et, d'autre part, l'enfant souillé de l'horloger de Genève fait plus de pitié, serre plus le cœur que le petit gentilhomme de Combourg. Mais les tableaux de l'adolescence de celui-ci sont d'une poésie somptueuse et sont un délice pour l'imagination. Et il faut lire tour à tour les récits de Jean-Jacques et les récits de René, selon qu'on veut être douloureusement triste, ou triste avec volupté.