Puis, c'est le tableau des commencements de la Révolution. Cela est d'une couleur intense, quoiqu'il écrive ces pages après 1830, alors qu'autour de lui on commençait à pallier les crimes de la Révolution et à transfigurer les criminels. Chateaubriand se souvient avec intégrité. Il voit la plupart des révolutionnaires comme les verront Taine et Renan, c'est-à-dire stupides autant que scélérats. C'est le voyage en Amérique, un nouvel et définitif arrangement de ce voyage où, ne voulant perdre aucune de ses descriptions, pas même celles des choses qu'il ne peut avoir vues, il a soin de rester un peu vague sur les dates, sur les distances et sur les procédés de locomotion. C'est l'armée des princes, et c'est le séjour à Londres, où je ne dis point qu'il exagère ses souffrances, mais où l'on sent bien qu'il ne les atténue pas. C'est le Génie du christianisme et la gloire... et c'est Napoléon.
Napoléon est l'homme qui l'a le plus hanté; c'est le seul en qui il reconnaisse un égal. J'ai déjà parlé de l'émulation que la fortune de Napoléon avait suscitée chez les plus forts de ses contemporains. Ce sentiment d'émulation, Chateaubriand en Angleterre, inconnu et pauvre, sans autre bien que la conscience de son génie, ce sentiment d'envie et de rivalité personnelle, Chateaubriand l'éprouve déjà. Écoutez ces aveux:
Je comptais mes abattements et mes obscurités à Londres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires; son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient les tristes indigences de mes compagnons d'infortunes et les joyeuses détresses de Peltier. Napoléon était de mon âge: partis tous les deux du sein de l'armée, il avait gagné cent batailles que je languissais encore dans l'ombre de ces émigrations qui furent le piédestal de sa fortune. Resté si loin derrière lui, le pouvais-je jamais rejoindre? Et, néanmoins, quand il dictait des lois aux monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures oubliées qui s'écoulaient en Angleterre, dans une petite ville inconnue?
Il est bien clair qu'il l'aurait donnée. Mais écoutez encore:
Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l'Égypte; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres; il avait saisi des villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes réalités: je n'avais encore que des chimères.
L'histoire des sentiments de Chateaubriand pour Napoléon est intéressante. Nous en avons déjà vu quelque chose. Il commence par être, avec presque toute la France, ardent pour le premier Consul. Il accepte, nous l'avons vu, d'être secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre dans le Valais, mais donne sa démission à l'occasion du meurtre du duc d'Enghien, beaucoup par une très noble indignation, un peu parce qu'il ne tenait guère à rester petit agent diplomatique de l'homme dont il s'estimait l'égal (n'était-il pas, lui, par le Génie du christianisme, le vrai restaurateur de la religion?) Pendant l'Empire, deux fois il libère sa conscience: par l'article du Mercure, et par son discours de réception à l'Académie; manifestations généreuses, mais sans grand danger: madame de Chateaubriand est impérialiste, l'empereur le sait; le meilleur ami de Chateaubriand est Fontanes, qui sait le défendre à l'occasion; plusieurs de ses autres amis, Joubert, Clausel de Coussergues, Pasquier, Rémusat, Guéneau, sont fonctionnaires de l'empereur. Au surplus, Napoléon aime la prose de Chateaubriand et ne déteste point l'homme. Et Chateaubriand admire dans Napoléon le seul égal qu'il se reconnaisse ici-bas. Mais, vers les dernières années, l'empereur devient décidément insupportable. En même temps, son étoile pâlit. Après Moscou, après l'Espagne, après Leipsick, Chateaubriand entrevoit la possibilité d'une restauration où il croit qu'il serait tout et connaîtrait à son tour la puissance matérielle et les grandeurs de chair. Et c'est pourquoi il écrit De Buonaparte et des Bourbons, où il sait bien lui-même qu'il rabaisse l'empereur à l'excès et le défigure. C'est qu'il lui faut abattre son «rival», et c'est qu'il veut que la Restauration soit son œuvre. Mais après 1830, Napoléon est mort depuis dix ans. Sa légende s'est faite. Chateaubriand n'oserait plus parler de lui comme en 1814. «Le train du jour, écrit-il, est de magnifier les victoires de Bonaparte.» Il proteste pour sa part: «C'est que, dit-il, les patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la France épuisée, labourant son sol avec des femmes... On oublie que tout le monde se lamentait des triomphes... On oublie que le peuple, la cour, les généraux, les ministres, les proches de Napoléon étaient las de son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée toujours, de cette existence remise en question chaque matin par l'impossibilité du repos.» Lui, Chateaubriand, s'en souvient sans doute: mais, depuis que l'autre n'est plus là, il sait qu'il est, lui, le seul grand homme vivant. Il est, aux yeux de la France, le patriarche des lettres. Il jouit de sa gloire désencombrée de Napoléon, et cela lui conseille, à l'égard de son rival mort, la magnanimité.
L'histoire de Napoléon par Chateaubriand est splendide. Et elle est quelquefois profonde. Sur les commencements de Bonaparte: «Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os. C'est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes: une origine innocente est un obstacle.»
Sans doute, il fait de Bonaparte un monstre en morale. Il croit aux cruautés qu'on lui prête, et par exemple à l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa; il relève les folies et les crimes, mais en même temps il ne se lasse pas de glorifier, dans le monstre, un prodige de génie. Il a vu que la faculté dominante de Bonaparte était l'imagination et comment il subissait l'attrait du gigantesque, et le rêve de l'Orient et de l'aventure d'Alexandre. Il reconnaît en lui un frère de rêve qui a mal tourné:
... À peine a-t-il mis l'Italie sous ses pieds qu'il paraît en Égypte; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu'il emporta se trouvaient: Ossian, Werther, la Nouvelle Héloïse et le Vieux Testament: indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination, la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle, il tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée qui l'avait enfanté.
Et encore: