Durant la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.

En somme, Chateaubriand doit à Napoléon ses plus belles phrases et ses images les plus surprenantes. Et il était si heureux de les trouver, et de les entasser, et d'en trouver encore, que cela lui devenait égal de paraître attribuer à son ennemi, tout en le maudissant, une grandeur surnaturelle. Rien de plus magnifique, ni qui soit d'une plus merveilleuse virtuosité, que le récit de la campagne de Russie (qu'il n'a pas vue). Laissez-moi citer un peu, pour le plaisir:

... Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le monde politique, l'injuste occupation de Rome lui rendit contraire le monde moral: sans la moindre utilité, il s'aliéna comme à plaisir les peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les deux précipices qu'il avait creusés aux deux bords de sa vie, il alla, par une étroite chaussée, chercher sa destruction au fond de l'Europe, comme sur ce pont que la mort, aidée du mal, avait jeté à travers le chaos.

... Il ne restait d'autre ressource que... de rentrer à Smolensk par les vieux sentiers de nos malheurs: on le pouvait: les oiseaux du ciel n'avaient pas encore achevé de manger ce que nous avions semé pour retrouver nos traces.

... De vastes boucheries se présentaient, étalant quarante mille cadavres diversement consumés. Des files de carcasses alignées semblaient garder encore la discipline militaire; les squelettes détachés en avant, sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient les commandants et dominaient la mêlée des morts.

... L'effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon. Napoléon ne l'attendit pas.

... Tout disparaît sous la blancheur universelle. Les soldats sans chaussures sentent leurs pieds mourir; leurs doigts violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher les brûle... leurs méchants habits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment sur le sol de petits sillons de tombeaux... Des corbeaux et des meutes de chiens blancs sans maîtres suivent à distance cette retraite de cadavres.

... Quelques soldats dont il ne restait de vivant que les têtes finirent par se manger les uns les autres sous des hangars de branches de pins... Les Russes n'avaient plus le courage de tirer, dans des régions de glace, sur les ombres gelées que Bonaparte laissait vagabonder après lui... La bande à la face violette et dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir ouverts, marchait en silence sur le pont ou rampait de glaçons en glaçons jusqu'à la rive polonaise. Arrivés dans des habitations échauffées par des poêles, les malheureux expirèrent: leur vie se fondit avec la neige dont ils étaient enveloppés.

Sur Napoléon à Sainte-Hélène:

Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille à celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute, autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui fournir une épée, les autres une statue; aigle, on lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu'à sa mort, et d'où il était vu de toute la terre.

... Vivant, il a manqué le monde; mort, il le possède.

Sur l'île de Sainte-Hélène:

... Les vagues sont éclairées la nuit de ce qu'on appelle la lumière de la mer, lumière produite par des myriades d'insectes dont les amours, électrisées par les tempêtes, allument à la surface de l'abîme les illuminations d'une noce universelle. L'ombre de l'île, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine mobile de diamants.

Quand il a trouvé, sur l'Empereur ou à son occasion, quelques centaines de phrases comme cela, il ne lui en veut plus guère. Et quand il apprend que Napoléon à Sainte-Hélène a dit: «Si le duc de Richelieu et Chateaubriand avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales (1814 et 1815). Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré. Son style est celui des prophètes», oh! alors, il ne lui en veut plus du tout. «Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement chatouille de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse?» Alors il accorde tout ce qu'on veut; il reconnaît que Napoléon fut un reconstructeur, et ne lui reproche plus,—sévèrement, mais sans grande amertume,—que d'avoir peu respecté la liberté.

Le récit des deux Restaurations, de la stupidité des vieux royalistes, de la conversion subite et gloutonne des anciens jacobins, ce récit où il fut aidé par la malice de madame de Chateaubriand (le Cahier rouge) est d'une singulière fureur de style, et de la plus brûlante âcreté dans les tableaux et dans les portraits. Mais, je l'avoue, j'ai un faible pour la dernière partie des Mémoires, pour les voyages à travers l'Allemagne et la Bohême. Il y a là, tout à la fois, une immense lassitude, une immense tristesse, un immense plaisir à vivre; partout l'idée de l'amour et de la mort et la plus sensuelle poésie; les plus souples passages de la familiarité au lyrisme; un style qui est aussi, par lui-même, une volupté...

Oh! le vieux René n'a pas changé; il se demande en passant «ce que le monde aurait pu devenir» si la carrière de Chateaubriand «n'avait pas été traversée par une misérable jalousie» (sans doute celle du roi Louis XVIII), et il se fait rappeler par une hirondelle qu'il a été ministre des Affaires étrangères. Mais il se détend, semble-t-il, et s'abandonne, plus qu'il n'a jamais fait, à son naturel. Il rapporte les compliments qu'on lui fait sur sa jeunesse, et les étonnements sur ses cheveux noirs, et cela signifie qu'il a soixante-cinq ans, et que cela l'ennuie bien, et qu'il ne veut pas vieillir. Il dit à un endroit: «Pardonnez, je parle de moi, je m'en aperçois trop tard», et cela est d'un effet vraiment comique. D'autant plus que, cinq lignes après, exactement, il nous dit que le bibliothécaire de la ville de Bamberg le vint saluer à cause de sa renommée, «la première du monde, selon lui, ce qui réjouissait la moelle de mes os». Bref, il se laisse aller. Il est troublé par tous les jupons qui passent: la servante saxonne, la petite vierge de Waldmünchen, la grande fille rousse d'Egra, la voyageuse de Weissenstadt («Elle avait bien l'air de ce que probablement elle était: joie, courte fortune d'amour, puis l'hôpital et la fosse commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes tréteaux!»), la petite hotteuse («Sa jolie tête échevelée se collait contre sa hotte... on voyait que, sous ses épaules chargées, son jeune sein n'avait encore senti que le poids de la dépouille des vergers»), ailleurs la Louisianaise Célestine, et la jeune Occitanienne (vulgo Languedocienne), la «charmante étrangère de seize ans», à qui il conseille si tristement de ne pas l'aimer. (Vogüé nous apprend, dans «Une Inconnue» de Chateaubriand, que l'étrangère de seize ans en avait cinquante et qu'elle s'appelait madame de Vichet); et enfin, dans trois des pages les plus miraculeuses de la littérature française, il évoque sa Sylphide, qu'il nomme cette fois Cynthie, et sur la route de Carlsbad il se rappelle la molle Italie et la campagne romaine sous la lune. «... Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont tu peux jouir... Jeune Italienne, le temps fuit. Sur ces tapis de fleurs, tes compagnes ont déjà passé.» Et Lucile, toujours Lucile: «À la nuit tombante, j'entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l'air... Voilà que je retournai à ma première jeunesse: je revis les corneilles du mail de Combourg... Ô souvenirs, vous traversez le cœur comme un glaive! Ô ma Lucile, bien des années nous ont séparés! Maintenant la foule de mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton visage.»