Ainsi rêve l'harmonieux vieillard, inconsolable, mais toujours consolé. Et la conclusion des Mémoires,—après une dernière glorification de sa vie et de son œuvre, et un dernier glas sonné sur la France et l'Europe, c'est un acte de foi glacé dans une sorte de christianisme social,—et cette phrase: «Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse; après quoi, je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité.» Et, comme c'est une fort belle manière d'y descendre, il est très certainement sincère. Et le crucifix le sauvera, sans l'avoir autrement gêné.

DIXIÈME CONFÉRENCE

DERNIÈRES ANNÉES.—CONCLUSIONS

Tel qu'il était, il fut extrêmement aimé. Il eut des amis fervents et constants. Il eut des amies amoureuses et dévouées. Il fut aimé, non seulement à cause de ses livres, à cause de sa gloire, et parce qu'il avait le plus séduisant des génies, mais parce qu'il était aimable. Sa vanité nous choque dans ses Mémoires, où elle s'étale sans pudeur et presque sans interruption: mais, dans la réalité, elle admettait des trêves. La passion de la solitude le prenait de temps en temps, et le plus grand de ses plaisirs paraît avoir été de voyager seul. Presque jusqu'à la fin de sa vie, il a couru les routes,—sans madame de Chateaubriand.—Mais, avec ses amis, surtout chez les Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, il était tout à fait «bon garçon». (Seulement, dit Joubert, quand il s'apercevait qu'il était bon garçon, il continuait en «faisant» le bon garçon.) Volontiers solennel et un peu tendu dans ses livres, il était facilement, dans la conversation, libre, familier, et même, à l'occasion, assez vert. Il avait ses vertus, nous le savons: bonté, désintéressement, mépris de l'argent, sentiment jaloux de l'honneur. Mais la conscience qu'il avait de ses vertus le rendait fort indulgent pour lui-même et peu attentif à ses propres sottises.

Son ami Joubert a très bien vu cela dans une lettre célèbre, que j'ai déjà citée à propos de Jean-Jacques Rousseau, à qui elle s'applique aussi parfaitement. (Je n'oublie point que Jean-Jacques est une âme beaucoup plus souillée que Chateaubriand: mais l'illusion définie par Joubert est bien la même chez l'un et chez l'autre.) «Il y a, dit Joubert, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu'à la conscience de sa conduite, qui exigerait des réflexions, il opposera toujours le sentiment de son essence, qui est fort bonne.» Que cela est admirablement dit! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou René, mais chez la plupart des hommes!

Ce Joubert fut assurément le plus distingué des amis de Chateaubriand, qui a fait de lui un portrait amusant et tendre. Cet inspecteur général de l'Université, grand, sec, avec un nez pointu, était un vieil «original», plein de tics délicats et de manies angéliques. Il avait connu d'Alembert, Diderot, les Encyclopédistes, et les avait trouvés d'une vulgarité choquante. Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, où il recueillit madame de Beaumont fugitive. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointain, de la Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard. Il épousa par admiration une vieille fille très pieuse, très malheureuse, très dévouée, consommée en mérites, d'ailleurs très intelligente et que Chateaubriand appréciait beaucoup. Il était grand amateur d'âmes féminines: mesdames de Beaumont, de Gontaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille... Souvent malade, il aimait presque à l'être: il sentait que la maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il déchirait, dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient, et n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à demi vidées. Il aimait les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des façons à lui de voir et de recommander la religion catholique. «Les cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.» Il ne tenait pas à la vérité: il y préférait la beauté; ou plutôt, il les confondait avec une astuce séraphique. Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement. Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon, en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est incompatible avec une trop rigide précision.»

Joubert avait le goût à la fois très fin et hardi. Les nouveautés de Chateaubriand ne l'étonnèrent point. Il lui fut un très clairvoyant conseiller. Au moment où Chateaubriand, écrivant le Génie du Christianisme, s'appliquait à y mettre de l'érudition, Joubert écrivait à madame de Beaumont: «Dites-lui qu'il en fait trop; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune.» Ceci n'est point timide, et Joubert ajoutait: «Qu'il fasse son métier; qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler.» Joubert avait pour Chateaubriand une admiration amusée et une indulgence presque paternelle malgré le peu de différence des âges (treize ans). Il connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait lui-même; et, tout en le jugeant et sans être jamais sa dupe, il l'aimait avec une vraie tendresse. Et Chateaubriand aimait Joubert, parce qu'il se savait totalement compris de ce pénétrant ami, et qu'il le sentait plus purement intelligent que lui-même, mais, au reste, simple amateur très élégant et qui ne pouvait lui porter ombrage; et enfin parce que Joubert était une singulière et délicieuse créature.

L'autre grand ami, c'est Fontanes. Chateaubriand l'avait connu à Paris, puis retrouvé à Londres dans l'exil, quand ils étaient jeunes tous deux. La constance de leur amitié fut belle. Chateaubriand lui pardonna d'être très tôt rallié à l'Empire, président du Conseil législatif en 1804, grand maître de l'Université en 1808, et sénateur en 1810. Il l'aimait assez pour lui demander continuellement des services (dès 1799), et il consentit toujours à être son obligé, parce que c'était lui. Deux traits me font assez goûter Fontanes. Ce parfait fonctionnaire, cet orateur officiel de l'Empire était un homme d'un tempérament dru, d'une conversation aussi riche et déchaînée que ses écrits étaient polis et mesurés; il avait dans l'intimité «quelque chose de brusque, d'impétueux et d'athlétique» (Sainte-Beuve) qui l'avait fait comparer par ses amis, dans leurs promenades au jardin des Tuileries, au sanglier d'Érymanthe («goinfre et gouailleur», l'appelle Peltier). Cet homme si habile se revanchait ainsi de ses prudences et souplesses publiques. Et, pareillement, ce poète un peu timide, ce prosateur tempéré, «classique», eut l'esprit d'applaudir, tout de suite et sans aucune hésitation, aux nouveautés des Natchez et qu'il connut manuscrits.

Puis il y a Chênedollé. Chênedollé mérite un souvenir: 1° parce que son nom est charmant; 2° pour les belles interviews (comme nous dirions aujourd'hui) qu'il prit à Rivarol; 3° pour avoir été mélancolique à ce point que ses amis l'appelaient le Corbeau; 4° pour avoir profondément aimé Lucile et pour avoir voulu l'épouser; 5° parce que ses vers paraissaient «d'argent» à Joubert et «lui donnaient la sensation d'un clair de lune»; 6° parce qu'il a été le plus distingué des poètes qui ont failli être Lamartine avant Lamartine.