Il y a le rêveur Ballanche. L'épithète ne convient à personne aussi totalement qu'à ce Lyonnais qui fit des mélanges à la fois surprenants et pâles de christianisme, d'humanitarisme et d'hellénisme. Et il y en a beaucoup d'autres...

Et puis, il y a les amies. Elles sont assez nombreuses. Mais il est vrai qu'il vécut quatre-vingts ans. Quelques personnes ont affecté de croire au platonisme de ces amours: M. l'abbé Pailhès par bonté, d'autres par malice... On lit dans les Mémoires de Philarète Chasles cette phrase sur Chateaubriand: «... Pauvre sans avilissement, riche sans qu'il y parût, tout puissant sans influence, chef de secte littéraire sans doctrine sérieuse, amoureux sans danger pour la vertu, en lui tout était magnificence extérieure.» «Amoureux sans danger pour la vertu...» j'allais dire: Ceci est une calomnie. Il est à remarquer que les hommes les plus célèbres par leurs succès auprès des femmes sont facilement accusés par leurs contemporains d'être incapables de leur faire le moindre mal.

Je ne rappellerai que les principales amies. Il y a madame de Beaumont, la plus touchante, dont nous avons déjà parlé. Il y a madame de Custine, qui paraît avoir été la plus passionnée. Elle succéda à Pauline de Beaumont, et même du vivant de celle-ci. Cette échappée des massacres de septembre et qui avait vu guillotiner son mari, son beau-père, son amant, était d'une éclatante beauté. Boufflers lui disait en la quittant: «Adieu, reine des roses.» Chateaubriand dit: «La marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence...» Elle était fort jalouse. Peut-être est-elle celle qui a le plus aimé Chateaubriand. Ses lettres à Chênedollé sont navrantes. Presque toutes sont sur ce thème: «Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire.» Un jour, faisant visiter à un ami son château de Fervacques: «Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.—C'est ici, dit l'ami, qu'il était à vos genoux?—C'était peut-être moi qui étais aux siens.» répondit-elle avec simplicité.

Il y a madame de Duras, qui fut pour Chateaubriand la plus serviable des amies. Chateaubriand dit qu'elle ressemblait un peu à madame de Staël, en quoi elle avait tort. C'est sans doute à cause de cela qu'il l'appelait «ma sœur». Dans son âge mûr, elle écrivit des petits romans: Ourika, Édouard. Ourika est une jolie petite négresse qui, élevée à Paris dans une noble famille, y devient amoureuse du fils de la maison et se réfugie au couvent, où elle meurt. Édouard est un jeune bourgeois qui aime une jeune veuve d'un très grand nom, qui est aimé d'elle, mais qui, ne voulant ni la compromettre, ni la diminuer en devenant son mari, va se faire tuer dans la guerre d'Amérique. Ce sont des romans très délicats, très purs, et surtout d'un parfait et même d'un terrible «bon ton», avec un fond d'idées libérales. Il ne paraît pas que Chateaubriand ait beaucoup déteint littérairement sur son amie, si ce n'est que la négresse Ourika a pu être suggérée par la Peau-Rouge Atala, et que l'enfance d'Édouard ressemble un peu à l'enfance de René.

Il y a madame de Noailles, «la belle Nathalie». C'est elle qui attendit Chateaubriand en Espagne après son voyage en Palestine. Quand il la retrouva, il eut à la consoler. Car, comme l'explique madame de Boigne (I, 303) «pendant l'absence de Chateaubriand, elle avait laissé tromper ses inquiétudes par les soins assidus du colonel L... Tandis qu'elle attendait le pèlerin de Jérusalem à Grenade, elle y apprit la mort du colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, préparant des excuses pour son retard et des hymnes pour l'exactitude de sa bien-aimée, il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrême désespoir la mort d'un rival heureux en son absence.» Madame de Boigne, un peu plus loin, prête à madame de Noailles cette confession: «Je suis bien malheureuse; aussitôt que j'en aime un, il s'en trouve un autre qui me plaît davantage.» Madame de Noailles était un peu chouanne et conspiratrice. Ce fut elle (d'après M. Albert Cassagne) qui attisa, chez Chateaubriand, les sentiments d'où sortit le fameux article du Mercure. Elle devint madame de Mouchy (en 1816, par la mort de son beau-père). Elle eut la raison égarée pendant les dernières années de sa vie. Madame de Duras, écrivant à madame Swetchine, semble mettre un peu la démence de madame de Mouchy sur le compte de Chateaubriand: «Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie; vous avez admiré avec moi... cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite... Il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris... Tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire: sa tête s'est égarée...» Madame de Duras parle ailleurs des «chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas». Enfin, on n'en meurt pas. Et on n'en devient pas nécessairement fou. Chateaubriand ne saurait être responsable de toutes les souffrances de ses amies. D'abord, elles étaient trop. Et puis elles savaient d'avance ce qu'il était, ce qu'il ne pouvait pas ne pas être.

Enfin, il y a madame Récamier. La liaison de Juliette et de Chateaubriand me paraît un chef-d'œuvre de convenance: il était juste et décent que la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent, et fussent épris l'un de l'autre, et que cela durât, et que cela devînt en quelque sorte officiel et fût, pour ainsi dire, consacré par l'approbation publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il fallait, et dans les conditions les plus propres à la sauver de la banalité, à la préserver de la honte d'être éphémère et à la rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis nettement, et qu'ils se regardèrent vieillir inséparablement, pour l'histoire.

Elle avait quarante et un ans, il en avait cinquante, quand ils se connurent au lit de mort de madame de Staël. La destinée avait retardé leur réunion, pour qu'elle fût plus sérieuse, et pour qu'elle eût de la mélancolie. Il est vraisemblable (vous verrez pourquoi dans les Souvenirs de madame Lenormant et dans le livre de M. Herriot) que Chateaubriand reçut Juliette encore intacte; et il est possible qu'elle le soit demeurée, mais cela est beaucoup moins vraisemblable, je suis forcé de l'avouer. Chateaubriand la fit souffrir, parce qu'il ne pouvait faire autrement. Après trois ou quatre ans d'un bonheur si mélangé qu'elle l'expiait à mesure, elle s'enfuit, elle se réfugia à Rome. Quand elle revient, elle n'est plus qu'une amie; et, à partir de là, elle laisse faire le temps, elle lui abandonne sa beauté. (Mais je vous ai raconté ces choses il y a trois ans.)

La douceur et la bonté de Juliette deviennent angéliques. Elle est pieuse maintenant. Son confesseur, le Père Morcel, disait d'elle qu'elle était sainte à force de tendresse. Elle ne vit plus que pour son ami. Elle est la servante de son génie, et la servante aussi de ses caprices, de ses douleurs, de ses infirmités, de sa vieillesse.

Mais de vieillesse, il n'en est pas question encore. Il restait jeune à soixante ans: toutes ses dents, les cheveux obstinément noirs. Il aima très tard, aussi tard qu'il put. Sa situation d'idole chez madame Récamier ne l'empêchait point de prendre des distractions. Sainte-Beuve a une bien jolie page sur les journées d'arrière-automne de Chateaubriand:

Tant qu'il put marcher et sortir la badine à la main, la fleur à sa boutonnière, il allait, il errait mystérieusement. Sa journée avait ses heures et ses stations marquées comme les signes où se pose le soleil. De une à deux heures,—de deux à trois heures,—à tel endroit, chez telle personne;—de trois à quatre, ailleurs;—puis arrivait l'heure de sa représentation officielle hors de chez lui; on le rencontrait en lieu connu et comme dans son cadre avant le dîner. Puis le soir (n'allant jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait dîner avec de vieux royalistes, avec des prédicateurs, des évêques et des archevêques; il redevenait l'auteur du Génie du christianisme jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'au lendemain matin. Le soleil se levait plus beau; il remettait la fleur à sa boutonnière, sortait par la porte de derrière de son enclos, et retrouvait joie, liberté, insouciance, coquetterie, désir de conquête, certitude de vaincre de une heure jusqu'à six heures du soir. Ainsi, dans les années du déclin, il passait sa vie, et trompa tant qu'il put la vieillesse.