Arzane, je saurai vous sauver ou mourir.
C'est horrible, et c'est déconcertant. Car celui qui a eu la candeur d'écrire ces choses entre 1815 et 1835 et de les publier en 1836 est le même qui a su tirer de notre langue des effets dont la hardiesse ou la langueur n'a pas été dépassée et le même enfin qui, à soixante-quinze ans, écrivit la Vie de Rancé (parue en 1844).
C'était son directeur, l'abbé Seguin, qui lui avait conseillé d'écrire cette histoire, et Chateaubriand s'y mit très volontiers: car, dans la vie de ce Rancé qui eut une jeunesse orgueilleuse et déréglée, puis qui se convertit rudement et tragiquement, et dont la pénitence, comme les erreurs, eut l'allure excessive et héroïque, Chateaubriand (quoique beaucoup plus tempéré dans sa conversion) trouvait quelque chose de lui-même, croyait-il, et des tableaux où se complaire. Ce roman de la pénitence farouche prêtait au mépris des hommes et de la vie; et les péchés de Rancé étaient de ceux qu'il y a plaisir à rappeler et déplorer.
Le livre est d'ailleurs un bric-à-brac inouï; l'auteur accueille tout ce qui lui remonte à la mémoire ou au cœur et tout ce qui lui passe par la tête. Il nous entretient de lui-même autant que de Rancé; et ce sont de continuelles digressions. À propos des amours de Rancé et de la duchesse de Montbazon, il nous parle abondamment de l'Hôtel de Rambouillet. Il nous parle de Ninon, que pourtant Rancé ne connut pas; parce que Rancé alla à Chambord, il nous parle de Chambord, puis de Paul-Louis Courier, de François Ier, de Londres et de Henri V, du duc de Guise et de la belle Marcelle de Castellane, de Retz, de Mazarin, etc... C'est ainsi tout le temps. La biographie de Rancé n'occupe pas le quart de l'ouvrage. Nul souci de composition; souvent, nul lien saisissable entre les phrases d'un même paragraphe; des impressions juxtaposées; des raccourcis surprenants, surtout des images, des images quand même, des images à tout prix.
Déjà il les forçait volontiers dans les Mémoires. (Exemple: «Le maréchal Lannes fut blessé mortellement; Bonaparte lui dit un mot et puis l'oublia; l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le boulet qui les frappe.» Ou bien: «Les chimères sont comme la torture; ça fait toujours passer une heure ou deux. J'ai souvent mené en main, avec une bride d'or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes espérances.») Mais, dans la Vie de Rancé, cela est constant. Il lui faut plus d'images, pour se divertir ou se consoler, à mesure que la force du sang décline en lui, et que ses sensations ne sont plus que des souvenirs. Une imagination torturée, outrée, difficile et brusque, est la dernière muse de ce vieillard.
«Que fais-je dans le monde? Il n'est pas bon d'y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux.»—«Dans l'année 1648, s'ouvrit la Fronde, tranchée dans laquelle sauta la France pour escalader la liberté.» Sur Corneille influencé par le goût d'outre-monts: «Mais son génie résista: dépouillé de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tête chauve qui plane au-dessus de tout.» Ceci, très beau: «Ninon, dévorée du temps, n'avait plus que quelques os entrelacés.» Sur le vieux duc de Montbazon qui, devenu amoureux d'une joueuse de luth, se prit de querelle avec elle et la voulut jeter par la fenêtre: «La force manqua à sa vengeance: il retomba sur son lit près du volage fardeau que ne put soulever ni son bras ni sa conscience.» Sur Henri V: «Il se cachait derrière moi, comme le soleil derrière les ruines.» Sur le château de Chambord: «De loin, l'édifice est une arabesque; il se présente comme une femme, dont le vent aurait soufflé en l'air la chevelure; de près, cette femme s'incorpore dans la maçonnerie et se change en tours; c'est alors Clorinde appuyée sur des ruines.»—«Dom Bernard fut administré. À peine eut-il reçu le corps de Notre-Seigneur qu'il eut un pressant besoin de cracher: il se retint et mourut étouffé par le pain des anges.»—«... Cette plainte, qui sort du cœur de Rancé, comme ces boîtes harmonieuses faites dans les montagnes qui répètent le même son.» Le cœur de Rancé, une boîte à musique? Mon Dieu, oui! Il lui faut des images. Beaucoup des images de la Vie de Rancé sont d'un goût inquiétant, ou même d'un mauvais goût délicieux: c'est donc le comble de la volupté littéraire. Et puis, ce rythme, cette harmonie; et, d'autres fois, ce mystérieux, cet inachevé... À propos d'Abélard: «Tout a changé en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours...» Et quand Rancé entre dans la ville des saints apôtres: «Ô Rome, te voilà donc encore! Est-ce ta dernière apparition? Malheur à l'âge pour qui la nature a perdu ses félicités! Des pays enchantés où rien ne nous attend plus sont arides: quelles aimables ombres verrai-je dans les temps à venir? Fi! des nuages qui volent sur une tête blanchie!» À propos de Lélia (car il parle de George Sand dans la Vie de Rancé): «L'insulte à la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est vrai: mais madame Sand fait descendre sur l'abîme son talent, comme j'ai vu la rosée tomber sur la mer Morte.» Dans la Vie de Rancé, Chateaubriand dépasse sa manière; il est son propre décadent; il devance même ses ultimes disciples.
C'est l'image à tout prix. Et, presque toujours, c'est l'image voluptueuse. «Chateaubriand, dit Maurras, communique au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair.» Maurras analyse et justifie très fortement et subtilement cette impression. Il ajoute: «Chateaubriand tient moins à ce qu'il dit qu'à l'enveloppe émouvante, sonore et pittoresque de ce qu'il dit.» Je vous renvoie à ces pages (Trois Idées politiques), et vous prie de lire aussi vingt pages fort belles de Pierre Lasserre sur la sensibilité de Chateaubriand. (Le Romantisme français.)
Mais vous sentez bien que je retarde le plus possible le moment de conclure. Car, que vous dirais-je que vous ne sachiez?
Vous rappellerai-je son influence sur tout le dix-neuvième siècle? Sans doute il a lui-même profité de tout le dix-huitième; même en amour, dans sa façon d'aimer et dans sa préoccupation de l'effet qu'il produit, il a souvent été comme un Valmont sublime; il a subi profondément l'influence de Rousseau (et je crois, celle de la poésie anglaise, dans une mesure qu'il m'est difficile de déterminer): mais presque toute la littérature du dix-neuvième siècle a subi l'influence de Chateaubriand. Faguet, vous vous en souvenez, dit qu'il a renouvelé notre imagination. Gautier l'appelait le sachem du romantisme. Tout dernièrement, M. Victor Giraud, dans l'Introduction aux Pages choisies de Chateaubriand, a montré, avec une brièveté précise, et qui, je crois, n'oublie rien d'essentiel, ce que lui doivent Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Sand, Balzac, Thierry, Michelet, Lamennais, Montalembert, Lacordaire, même Villemain et Cousin, même Auguste Comte (quand il développe le génie social du catholicisme), et aussi Baudelaire, Leconte de Lisle, même Taine, même Renan, qui ne l'aime point. J'indique encore Vogüé, et m'arrête là, ne voulant pas nommer les vivants.