J'ajoute ceci: Chateaubriand, mort en 1848, a connu une très grande partie des œuvres de Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Sainte-Beuve, et les six premiers volumes de l'Histoire de France de Michelet (1833-43). Évidemment s'il a tant agi sur les romantiques, quelques romantiques ont réagi sur lui, et peut-être (à mon avis) particulièrement Michelet. La prose de Chateaubriand est plus hardie de tours, plus surprenante de raccourcis, d'images ramassées et soudaines à mesure qu'on avance dans les Mémoires d'outre-tombe. Tout le romantisme, qui paraît né de lui, a ajouté, par répercussion, à sa virtuosité d'écrivain. Il a voulu n'être vaincu, en sortilège verbal, par aucun de ses fils ou petits-fils.

Il doit être content dans son immortalité, puisqu'il a sur toutes choses aimé la gloire.

Il a eu l'une des plus belles vies, et des plus pleines, et des plus variées, et des plus émouvantes qu'on puisse avoir. Autant que Tamerlan ou que Napoléon, il a considéré et traité l'univers comme une proie. Il a eu «une joie d'oiseau sauvage à se saisir de tout pour s'évader de tout» (Lasserre). Ce qu'il n'a pas eu, la grande action politique (et encore a-t-il cru qu'il l'avait), n'ajouterait rien à sa renommée. Il a été aimé de beaucoup de femmes, et des plus distinguées de son temps, et des plus belles. Sa vie a été noble; il a eu quelques gestes vraiment beaux et qui ont été connus. Il a vu tout un siècle de littérature commencer à sortir de lui, et qui l'avouait. Il a eu à peu près autant de gloire qu'un homme en peut avoir, et il l'a savourée très longtemps. Et il a eu, en outre, l'illusion d'être supérieur à sa gloire et de croire qu'il la méprisait; car personne n'a été ni plus vaniteux, ni plus persuadé de la vanité des choses: double jouissance.

Oui, il doit être content. Il a dû avoir, toutefois, quelques déceptions posthumes.

Il a écrit incroyablement. Il a écrit très jeune, il a écrit très vieux; il a écrit presque autant que Bossuet; il a écrit beaucoup de choses dont je n'ai pu vous parler: des Études historiques, des lettres de voyage, une histoire de la littérature anglaise, et combien d'articles politiques et de brochures, et combien de vastes dépêches diplomatiques! Il a eu la rage d'écrire, ce qui ne l'empêche ni d'avoir été un éternel voyageur, ni d'avoir été dévoré du désir d'être un grand politique; car, c'est bien simple, toute sa vie il a voulu être tout et posséder tout. Mais enfin sa fureur dominante a été celle d'écrire, et il a été surtout un étonnant homme de lettres, et au point de dépasser d'avance en immodestie tous les hommes de lettres du dix-neuvième siècle, qui pourtant... Et, de toutes les œuvres qu'il a publiées de son vivant, on ne lit presque rien. On ne lit réellement que ses Mémoires, qui sont un roman splendide à cent actes divers, et qui ont toutes les beautés, excepté le charme déchirant et le tragique intime des Confessions de Jean-Jacques.

Ces Mémoires même nous révèlent trop ce qu'il n'aurait probablement pas voulu que nous sachions: le désaccord entre son rôle et sa nature, entre son rôle de défenseur de la religion et de la royauté et son tempérament de révolté et d'homme de désir, de nihiliste par impossibilité d'être assouvi. Dans ces Mémoires, qui sont des confessions autrement qu'il ne croyait, pour y avoir trop «composé» sa vie, et trop visiblement, et pour y avoir étalé l'adoration de soi aussi naïvement qu'un enfant ou une femme, cet homme d'un si grand génie nous donne à tous, si peu de chose que nous soyons, le droit de sourire; et, s'il le sait, c'est son châtiment, ou du moins une part de son purgatoire.

Mais il est aimable. S'il était ici, nous l'adorerions. Je l'aime surtout vieillissant, comme j'ai aimé Racine et Fénelon, comme j'ai fini par aimer le pauvre Jean-Jacques,—parce que, à force de vivre avec les gens, on les comprend mieux, ou bien on s'habitue à leurs défauts, et aussi parce que, si dévorante et si illusionnée qu'ait été l'âme d'un homme, elle devient forcément, dans la vieillesse, un peu plus sincère et un peu plus détachée.

Que dire encore?

Le Génie et les Martyrs ne sont plus guère que d'illustres dates. Mais Chateaubriand a laissé plus et moins que de grands livres. Outre que nous lui devons, ou que nous pouvons nourrir en lui certains sentiments allégeants, tels que la piété sans beaucoup de foi, la fantaisie de juger les choses vraies dans la mesure où elles sont belles, et une sorte de mélancolie qui est une défense enchantée contre la douleur: sentiments peu sociaux, dont il ne faut pas vivre, mais qu'il est bon de connaître; outre tout cela, Chateaubriand est, depuis les écrivains du seizième et du dix-septième siècle, l'homme qui a le plus agi sur la langue et sur le style; il est l'homme qui a su y introduire le plus de musique, le plus d'images, le plus de parfums, le plus de contacts suaves, si j'ose dire, et le plus de délices, et qui a écrit les plus enivrantes phrases sur la volupté et sur la mort. Et cela est inestimable.

Je disais en commençant: