Ses griefs? Ils nous éclairent tristement sur son cas. Rousseau les expose dans une longue lettre adressée à Hume lui-même, le 10 juillet 1766. Que lui reproche-t-il? Voici:—Hume n'a pas admis Thérèse à sa table. A peine arrivé à Londres, les journaux, jusque-là bienveillants à Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, évidemment, à l'instigation de Hume. Hume a affecté de ménager l'argent de Rousseau, de le traiter comme un pauvre. Hume, ayant commandé le portrait de Rousseau, lui a fait donner par le peintre une expression sombre et méchante. Un jour qu'ils étaient en tête à tête, Hume l'a fixé d'un regard sec et moqueur; Rousseau est traversé par cette idée, que ce regard est celui d'un scélérat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette à son cou en s'écriant d'une voix entrecoupée: «Non, non, David Hume n'est pas un traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût le plus noir.» Sur quoi Hume, interloqué, rend poliment ses embrassements à Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le dos, lui répète plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme nous aurions fait nous-mêmes à sa place): «Quoi, mon cher monsieur?... Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...»—Et les autres griefs de Jean-Jacques sont à l'avenant.
Il reste, je crois, que Hume, à l'origine, a manqué un peu de délicatesse,—et qu'ensuite il a manqué d'indulgence. Mais il est vrai qu'il en fallait beaucoup avec un si étrange malade.
Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois années encore,—inquiet, effaré, malade,—poussant la manie du soupçon jusqu'à se croire visé par deux vers inoffensifs d'une tragédie de Du Belloy;—quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de président, après l'avoir accablé de politesses, lui avoue naïvement qu'il ne connaît pas ses ouvrages;—inscrivant sur des portes d'auberge les pensées de son orgueil;—entrevoyant quelquefois sa propre démence, comme lorsqu'il écrit à M. de Saint-Germain: «Si j'avais trouvé plutôt un cœur où le mien osât s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux», ou à d'Ivernois: «Je commence à craindre, après tant de malheurs réels, d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28 mars 1768)»; puis ressaisi par ses visions habituelles;—n'ayant plus, pour tous livres, que Plutarque, l'Astrée et le Tasse;—incapable, dit-il, de penser;—incapable de demeurer longtemps à la même place,—il reprend, déjà vieux, la vie errante de son adolescence et de sa jeunesse; se fait appeler «Renou» (du nom de famille de la mère Levasseur); s'en va à Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau; puis à Trye, chez le prince de Conti, d'où le délogent les tracasseries des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les légumes du jardin; puis à Lyon, puis à Grenoble, puis à Bourgoin, où il épouse Thérèse en présence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux; puis à Monquin, d'où le chasse la querelle de Thérèse avec une servante; puis (de nouveau) à Lyon,—et enfin à Paris, où il s'installe rue Plâtrière à son domicile d'autrefois, et reprend l'habit français.
C'est là que, pendant huit ans, il vit—enfin—comme un sage. Il n'est plus—enfin—l'obligé de personne. Il paye—enfin—son loyer comme tout le monde. Il a renoncé—enfin—aux grands seigneurs et aux grandes dames. Il ne lit plus guère et n'écrit presque pas. Mais il s'amuse à la botanique, il se promène, il herborise. Il a à peu près douze cents livres de rente viagère; à quoi il ajoute environ cinq cents livres bon an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six ans, six mille pages de musique à dix sous).
Nous avons, sur ce Rousseau des dernières années, beaucoup de témoignages, parmi lesquels l'Essai (inachevé) sur Jean-Jacques Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez dans le Journal de Paris, an VI; et Mes visites à J.-J. Rousseau par M. Eymar, fils d'un négociant de Marseille et venu à Paris pour voir son idole.
Pour cette nouvelle génération, Rousseau est une espèce de saint laïque. Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent réelles et qui, au moment où ils connurent Rousseau, étaient à peu près dégagées de tout mauvais alliage.
On a beaucoup accusé Rousseau d'avoir été ingrat. Ce n'est pas mon avis,—deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis à part.—Seulement, il se défend mal contre les bienfaiteurs qui s'imposent à lui par vanité, et il paraît ingrat lorsqu'enfin, excédé, il se dérobe brusquement. Mais il n'a été ingrat ni pour madame de Warens, ni pour Thérèse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni pour Malesherbes, ni pour mylord Maréchal, ni pour les Roguin, le Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc..
Durant ses dernières années, il apparaît dans tout son beau. Rousseau, il faut le dire, est extrêmement désintéressé. Tout autre que lui aurait, avec ses livres (même à cette époque), fait une petite fortune. Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement à une pension du roi d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermédiaire de Hume.—Il est très charitable, très bienfaisant, comme on disait alors. Il est sobre. Il est d'une charmante simplicité de mœurs. Il est doux, poli, aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de personne,—(excepté, vers la fin, de ceux par qui il croit être persécuté, et seulement en tant qu'ils le persécutent; et il est à remarquer que, dans ses Confessions, il n'est pas méchant, excepté pour Grimm et un peu pour madame d'Épinay). Il a quelquefois, il est vrai, des accès de méfiance, de susceptibilité ombrageuse: mais ses amis de la dernière heure le savent et le lui passent; et toujours il leur revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et résigné, un véritable sage, d'une sagesse passive, un peu à la manière d'un brahme. Thérèse, racontant sa mort, dira naïvement: «Si mon mari n'est pas un saint, qui est-ce qui le sera?»
Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de temps en temps, quelques heures à déposer dans des cahiers sa folie, ses visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle; il écrit des Dialogues où un Français converse sur Jean-Jacques avec Rousseau qu'il ignore être Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues; et cela s'étend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites et de rabâchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et tragique, et jamais Rousseau n'a été plus grand écrivain que dans certains passages de ces sombres divagations.