Qu'est-ce que tout cela, sinon l'éclatant portrait d'un poète lyrique—et d'un révolté? (Et c'est par ce second trait qu'il a séduit beaucoup d'hommes, car la révolte plaît d'abord.)

Poète, grand poète, âme de désir, tempérament du même ordre que celui d'un Byron, d'un Léopardi ou d'un Musset,—mais dont la poésie tout individuelle s'est, par une série de hasards, principalement exercée sur des objets qui ne souffrent point la poésie, surtout celle-là, et qui veulent de l'observation et de la raison. Et ce qu'il y a de plus terrible, c'est que ces théories, qu'édifiaient son imagination et sa sensibilité servies par une brillante et décevante dialectique, ces théories qui devaient être si malfaisantes après lui,—de son propre aveu il n'y croyait pas au sens exact du mot: il les rêvait; et c'est par des «chimères» dont il a confessé «le néant» qu'il devait ravager l'avenir.

Car ce n'est pas seulement le poète lyrique dont il trace le portrait dans ses Lettres à M. de Malesherbes: c'est encore,—avec le rêveur ivre et engourdi de songes,—le solitaire orgueilleux, l'autodidacte outrecuidant, l'indiscipliné, le révolutionnaire par instinct, l'insociable qui réforme tous les jours la société, l'homme qui date tout de lui, qui ramène tout à lui et subordonne tout à son rêve ou à son caprice; qui fait à chaque instant table rase de toute l'œuvre humaine, et qui croit faire avancer les hommes en rompant la continuité entre les générations; l'homme qui peut bien faire complices de ses imaginations les anthropoïdes ou les Spartiates, mais qui, en réalité, ne tient nul compte des morts de sa race, «plus nombreux que les vivants»;—bref, exactement le contraire d'un Bossuet ou d'un Auguste Comte.

J'ai adoré le romantisme, et j'ai cru à la Révolution. Et maintenant je songe avec inquiétude que l'homme qui, non tout seul assurément, mais plus que personne, je crois, se trouve avoir fait chez nous ou préparé la révolution et le romantisme, fut un étranger, un perpétuel malade, et finalement un fou.

Mais on l'a aimé. Et beaucoup l'aiment encore; les uns, parce qu'il est un maître d'illusions et un apôtre de l'absurde; les autres, parce qu'il fut, entre les écrivains illustres, une créature de nerfs, de faiblesse, de passion, de péché, de douleur et de rêve. Et moi-même, après cette longue fréquentation dont j'ai tiré plus d'un plaisir, je veux le quitter sans haine pour sa personne,—avec la plus vive réprobation pour quelques-unes de ses plus notables idées, l'admiration la plus vraie pour son art, qui fut si étrangement nouveau, la plus sincère pitié pour sa pauvre vie,—et une «horreur sacrée» (au sens latin) devant la grandeur et le mystère de son action sur les hommes.

FIN

Imprimerie L. Pochy, rue Vieille-du-Temple, Paris.—1215-3-07.


DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
les rois, roman.................1 vol.
théâtre

l'aînée, comédie en quatre actes.
l'âge difficile, comédie en trois actes.
la bonne hélène, comédie en deux actes, en vers.
le député leveau, comédie en quatre actes.
flipote, comédie en trois actes.
mariage blanc, drame en trois actes.
la massière, comédie en quatre actes.
le pardon, comédie en trois actes.
révoltée, pièce en quatre actes.
les rois, drame en cinq actes.
bertrade, comédie en quatre actes.