Il y a bien ce passage du livre IX:

On connaîtra la force de mon attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon cœur dans le plus fort de mes misères, sans que jusqu'au moment où j'écris ceci, il m'en soit échappé un mot de plainte à personne.

Mais ces «plaies» et ces «déchirures», il ne nous en dit plus rien.—Ce qui est sûr, c'est qu'il a conservé jusqu'au bout, jusqu'à la mort, ses sentiments pour Thérèse.—Le prince de Ligne le visite à Paris vers 1770 et cause longtemps avec lui. «Sa vilaine femme ou servante, dit-il (Thérèse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son linge ou sur la soupe: il lui répondait avec douceur et aurait ennobli un morceau de fromage s'il en avait parlé.»—Et Corancez, l'un des fondateurs du Journal de Paris, Corancez, qui avait épousé la fille d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement Jean-Jacques dans ses dernières années, nous dit expressément: «Il n'avait de confiance qu'en elle.»

D'autre part, Thérèse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgré elle. D'abord elle avait sa mère, qui jouait à la dame, et qui était fort rapace. Rousseau nous dit:

Sitôt qu'elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir toute sa famille pour en partager le fruit. Sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée mariée au directeur des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était détourné par sa mère en faveur de ses affamés.

Et plus loin:

Il était singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur (Thérèse), la seule qui n'eût point été dotée, était la seule qui nourrissait son père et sa mère, et qu'après avoir été longtemps battue par ses frères, par ses sœurs, même par ses nièces, cette pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu'elle pût mieux se défendre de leurs vols que de leurs coups.

Il en faut conclure que Thérèse était une assez bonne bête. Seulement, stylée par sa mère, elle acceptait, sans le dire à Jean-Jacques, des cadeaux de ses riches amies.—Plus tard, à l'Ermitage, il paraît bien que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde, indiscrète.—Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit même où il vante le bon sens de Thérèse, nous dit:

Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même; elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m'a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément.

Aïe! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: «Tu ne vois donc pas que madame d'Épinay te traite comme un valet?» ou: «Tu ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi?» un autre jour, à Motiers: «Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend avec ceux de Genève?» un autre jour, s'ennuyant à Wootton: «Est-ce que tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami?» enfin, qu'elle entretenait volontiers sa défiance, par bêtise, pour le garder, pour se faire valoir, ou parce que la tête de tel ou tel ne lui revenait pas, ou parce que tel ou tel l'avait traitée avec trop peu d'égards.—Et, parce que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait.