Voilà qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, à vous, à moi, d'être excédés de ce qu'il y a de factice dans nos mœurs, de penser que nous nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science appliquée, puisque nous nous en passions avant; que l'humanité tourne probablement le dos à son bonheur; que la civilisation industrielle est un mal, comme aussi ces amas démesurés d'hommes qui forment les grandes villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir à la vie naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont là que des impressions sans conséquence et vite effacées. Joignez qu'on ne sait pas bien où finit la nature et que les développements même de l'humanité que nous appelons artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que les sentiments primitifs d'où, au bout du compte, ils sont sortis.

Seulement, si Rousseau s'était contenté d'exhorter ses contemporains à la simplicité des mœurs et de leur recommander la vie de la campagne ou des petites cités, cela n'aurait pas semblé bien original et n'aurait pas fait beaucoup de bruit. Sa pensée aurait paru assez humble s'il ne l'avait pas follement outrée. Et c'est pourquoi il a d'abord donné son coup de gong.—Mais il est tout de même fâcheux que les plus chauds amis de Rousseau soient obligés, dans leurs commentaires, de distinguer entre ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement pensé. Ils semblent faire ce raisonnement: «La preuve que ce qu'il a dit n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop facile à réfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait grossier.»—Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hélas, des brutes le prendront au mot, (et non pour le réfuter), cette différence entre la pensée et la parole, c'est du charlatanisme; et il n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.—Et c'est, en effet, le nom que lui donnait la partie la plus sensée de la société d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.

Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus déterminantes du succès de ce Discours sur l'inégalité.—En outre, ce Discours est un des ouvrages de Rousseau où il y a le plus d'âpreté et d'amertume et où vibre le plus l'accent révolutionnaire. Cela est beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'où lui venait donc ce ton?

Rousseau prend soin, dans les Confessions, de nous dire, à trois ou quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa jeunesse qui a éveillé en lui, pour toute sa vie, la haine de l'injustice. Mais je crois bien que ce sont là des réflexions «après coup». Les traits qu'il cite: la fessée injuste donnée par l'oncle Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifié par le fisc, cache ses provisions, ses démêlés avec M. de Montaigu, ce n'est peut-être pas de quoi déterminer une vocation de révolutionnaire. Il y a bien ses ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses infirmités... Mais ce qui paraît plus vrai, ou aussi vrai, c'est que cette âpreté lui a été soufflée par Diderot, que cela amusait. Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des Confessions:

Je ne sais pas comment toutes mes conférences avec Diderot tendaient toujours à me rendre satirique et mordant, plus que mon naturel ne me portait à l'être.

Et encore:

Diderot abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce ton dur et cet air noir qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me diriger.

Quoi qu'il en soit, ce qui dans le Discours sur l'inégalité a probablement le plus secoué le beau monde, et ce qui a le plus agi quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le début et comme la première modulation):

Sur la liberté:

Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon, l'homme barbare ne plie point la tête au joug que l'homme civilisé porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un assujettissement tranquille...