...Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout ce qu'on chantait au chœur, tout ce qu'on y faisait, le bel et noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée, M. le Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis fin dont il en couvrait les loques pour aller au chœur; l'orgueil avec lequel j'allais, tenant une petite flûte à bec, m'établir dans la tribune pour un petit bout de récit que M. le Maître avait fait exprès pour moi; le bon dîner qui nous attendait ensuite; le bon appétit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracé m'a cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la réalité. J'ai gardé toujours une affection tendre pour un certain air du Conditor alme siderum qui marche par ïambes, parce qu'un dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cet hymne avant le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette église-là... etc. (Livre III).

Mais je ne puis vous lire ainsi toutes les Confessions et je le regrette. Je ne puis que les analyser; et combien de détails charmants, étranges, émouvants ou irritants je laisserai de côté!—Pour plus de clarté, et pour fixer vos propres souvenirs, il me paraît indispensable de faire un sommaire très bref des faits principaux relatés dans ces six premiers livres qui nous occuperont aujourd'hui.

Livre I.—Jean-Jacques naît à Genève le 28 juin 1712, d'un horloger. Sa mère meurt en le mettant au monde.—Son père lui fait lire des romans à sept ans. Il l'abandonne à huit ans, une affaire d'honneur l'obligeant à s'expatrier.

On le met en pension, de huit à dix ans, à Bossey, chez le pasteur Lambercier, qui lui apprend la religion. Ici se placent diverses anecdotes, notamment celle de la fessée donnée par mademoiselle Lambercier.

On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans, à Genève, chez son oncle Bernard. Il va de temps en temps à Nyon, où est son père; est amoureux de mademoiselle Vulson et polissonne avec mademoiselle Gothon. Il est ensuite placé chez un greffier pour y apprendre le métier de procureur. Il s'en fait renvoyer et entre chez un graveur, qui le maltraite. Un soir, après une promenade dans la campagne, il trouve la porte de la ville fermée. Et il quitte Genève le lendemain pour courir fortune à travers le monde.

Livre II.—Il rôde autour de Genève, se présente au curé de Confignon, qui l'adresse à madame de Warens, à Annecy. Cette dame, nouvelle convertie, l'envoie à Turin dans l'hospice des Catéchumènes. Il se laisse convertir, cherche sa vie dans Turin, passe quelques semaines chez la jolie marchande madame Bazile, puis est laquais chez la comtesse de Vercellis. Ici se place l'histoire du ruban.

Livre III.—Après cinq ou six semaines passées sans occupation et signalées par de singulières fantaisies sensuelles, il entre chez le comte de Gouvon, toujours comme laquais, mais pour qui on a des égards. Il est amoureux de mademoiselle de Breil, une des filles de la maison. Le fils du comte, l'abbé de Gouvon, s'intéresse à lui, et lui apprend l'italien. On se chargeait de son avenir: mais un beau jour il décampe avec un camarade des rues (à près de dix-huit ans), repris par son besoin de vagabondage.

Il retourne à Annecy, près de madame de Warens; se laisse nourrir, mais lit, travaille. On le met au séminaire; il n'y reste pas. Il reçoit des leçons de musique du professeur des enfants de chœur de la cathédrale, un M. Nicoloz, qu'il appelle «M. le Maître». Il s'engoue d'une espèce de musicien bohème, Venture. Puis, M. le Maître étant obligé de quitter Annecy, Jean-Jacques l'accompagne jusqu'à Lyon, où il l'abandonne au coin d'une rue en peine crise d'épilepsie, ou peut-être de delirium tremens. (Ce M. le Maître était bonhomme, mais fortement ivrogne.)

Là-dessus, Jean-Jacques revient à Annecy, et n'y retrouve plus madame de Warens.

Livre IV.—Il attend des nouvelles de madame de Warens à Annecy. Ici se place la partie de campagne avec mesdemoiselles Galley et de Graffenried.