Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicité du jardinier, tout un petit drame pour apprendre à Émile que le travail est le fondement de la propriété.—Émile reçoit de temps en temps des billets d'invitation pour un goûter, une partie sur l'eau, etc. Il cherche quelqu'un qui les lui lise; on se dérobe; alors l'enfant se décide à apprendre à lire.—Ou bien, Émile ayant le caprice de déranger son maître à toute heure pour qu'il le conduise à la promenade, on laisse un jour l'enfant sortir seul: mais, à peine a-t-il fait quelques pas dans la rue du village, qu'il entend à gauche et à droite des propos désobligeants: «Voisin, le joli monsieur! Où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre.—Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin qu'on a chassé de la maison de son père, etc.» C'est le gouverneur lui-même qui a préparé cette comédie... (Que d'artifices, Seigneur! où il ne fallait qu'une taloche!)
En dehors des interventions de ce genre, le précepteur laissera agir la nature.—Pas de langues, pas de géographie, pas d'histoire. Pas de livres, pas de lectures jusqu'à dix ans. Émile n'apprendra rien par cœur, pas même les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir l'air, l'éducation de ses sens. D'excellentes pages là-dessus. On l'amènera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre) à vivre beaucoup en plein air, à exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des légumes, des fruits, le régime végétarien.
En somme, ne vous y trompez pas, cette éducation, où on laisse tant de liberté à l'enfant, est des plus rudes. Il est très fâcheux pour Émile qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.—Les leçons de sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point Émile à travailler: mais, s'il casse exprès une vitre de sa chambre, on ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La tendresse paraît singulièrement absente de cette pédagogie. On y voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient que Rousseau ne connut ni sa mère, ni ses enfants.
Cet homme est plein d'imprévu! Bien qu'il n'ait nulle part formulé expressément cette sottise: «le droit au bonheur», il est certain pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes. Ici, son objet est le bonheur d'Émile. Et voilà que, chemin faisant, ce bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'être heureux est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience, la résignation, même la passivité; une sorte de stoïcisme ou plus exactement de fakirisme que Rousseau a toujours porté en lui: admirable philosophie de malade, de solitaire replié sur soi; mais, en tout cas, philosophie d'homme fait, et bien triste et bien désenchantée pour un jeune enfant.
Rousseau mène ainsi son élève jusqu'à douze ans. Arrivé là, il contemple son œuvre avec admiration. Émile est bien portant, vigoureux, franc, loyal. Il a du bon sens, de la fierté, de la volonté. Rousseau le voit ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la «nature» fût «bonne» chez Émile. Autrement ce beau système d'éducation eût pu tout aussi bien donner un polisson ou un crétin.
Car enfin, ce qui réussit si bien pour Émile réussit fort mal pour Victor et Victorine, dans Bouvard et Pécuchet. Et pourtant les deux bonshommes de Flaubert possèdent leur Rousseau. Même ils en font des résumés:
Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la conséquence naturelle de la faute. L'enfant a brisé un carreau, on n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim, il demande d'un plat, cédez-lui: une indigestion le fera vite se repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de soi-même l'y ramènera.
Mais Victor ne souffre point du froid; son tempérament peut endurer les excès, et la fainéantise lui convient admirablement.
Alors?...
Au livre III, de douze à quinze ans, se fait l'éducation de l'intelligence et de la réflexion,—toujours par les choses mêmes, par l'expérience directe, sans livres,—avec le moindre effort possible pour l'élève.