Et telle est la matière du chaste et même édifiant récit du premier acte d'Esther:
Enfin on m'annonça l'ordre d'Assuérus.
Devant ce fier monarque, Élise, je parus…
C'est bien étrange.
Vous trouverez ensuite dans le saint livre ces détails amusants de conte oriental: l'ogre Aman obtenant de son maître, qui ne sait point qu'Esther est juive, l'arrêt d'extermination de tous les juifs, parce que Mardochée a refusé de se prosterner devant Aman; le naïf quiproquo qui fait qu'Aman est obligé, sur ses propres paroles, de conduire le triomphe de son ennemi Mardochée; puis le banquet dans les jardins de la reine, etc.
Et vous lirez enfin la vengeance d'Esther. Aman pendu ne lui suffit pas. Elle exige que l'on pende les dix fils d'Aman. Puis elle obtient du roi des lettres qui donnent aux Juifs la permission de massacrer leurs ennemis y compris les femmes et les petits enfants, et de piller leurs biens. Et ces lettres sont portées dans les villes par des courriers montés sur des chevaux et des mulets. À Suze les Juifs tuèrent cinq cents hommes. Esther demande un nouveau massacre. Et les Juifs tuèrent encore dans Suze trois cents hommes. «Mais ils ne mirent pas la main au pillage.» Et dans les provinces «les Juifs tuèrent soixante-quinze mille de ceux qui leur étaient hostiles. Mais ils ne mirent pas la main au pillage». (Le saint rédacteur, qui a l'âme délicate, tient beaucoup à ce détail.) «Et Mardochée fut le premier après le roi… Et il n'y avait pour les Juifs que bonheur, allégresse, gloire. Et beaucoup de gens du pays se faisaient Juifs, car la crainte des Juifs les avait saisis.»
Voilà un récit d'une forte saveur et d'une belle férocité. Mais, dans la tragédie de Racine, Esther est une colombe gémissante; elle se contente de dire à Aman:
Misérable, le Dieu vengeur de l'innocence,
Tout prêt à te juger, tient déjà la balance.
Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.
Tremble; son jour approche, et ton règne est passé.
Et tous les massacres du récit biblique sont pudiquement résumés dans ce vers d'Assuérus qui passe inaperçu:
Je leur livre le sang de tous leurs ennemis.
On serait néanmoins curieux de savoir ce que pensait Racine de ces égorgements et des démesurées vengeances de la reine Esther. Il pensait apparemment, comme Sacy dans ses explications de la Bible, «qu'on a quelque lieu de s'étonner que Mardochée et Esther, qui procurent cet édit, aient pu se porter à un excès si cruel en apparence», mais que ces choses se passaient durant le temps de l'ancienne loi qui était un temps de rigueur, et que d'ailleurs «on peut présumer que l'esprit de Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Marchodée, leur inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est plus obligé d'adorer que de pénétrer». Amen.—Qui ne sait, au reste, que les chrétiens lisent la Bible avec des yeux particuliers et qu'il est excellent qu'il en soit ainsi? Et enfin l'action de la tragédie de Racine s'arrête à la délivrance des Juifs et à la punition de l'abominable Aman, et il a pu se dire que le reste ne le regardait pas.—Puis, l'antisémitisme était inconnu au XVIIe siècle, et parce que le livre sacré des Juifs est aussi celui des chrétiens, et parce que les Juifs, sans être aucunement persécutés, étaient maintenus, politiquement, dans la situation qui convenait à des gens que l'on considérait comme des «métèques», et paraissaient s'en accommoder.