C'est égal, dire que c'est de ce farouche livre d'Esther que Racine a pu tirer ce délicieux poème, où la Muse de la tragédie paraît enveloppée des voiles neigeux et ceinte des rubans bleus d'une élève de «catéchisme de persévérance», et qui est finalement comme un conte des Mille et une nuits suave et pieux!
Ce fut un succès fou. Le roi ne s'en rassasiait pas. Cette grâce, cette douceur, cette piété, ces chœurs, cette musique, ces petites filles… Il y trouvait sans doute une volupté innocente, un chatouillement sans péché. Oh! madame de Maintenon savait bien comment il fallait l'amuser!
Esther fut jouée six fois de suite à Saint-Cyr, au second étage du grand escalier des demoiselles, dans le spacieux vestibule des dortoirs. Deux amphithéâtres adossés au mur, le plus petit pour les dames de Saint-Cyr, le plus grand pour les pensionnaires; aux gradins d'en haut, la classe rouge, celles qui avaient moins de onze ans; au-dessous, les vertes (moins de quatorze ans); puis les jaunes (moins de dix-sept ans); enfin, sur les gradins d'en bas, les plus grandes, les bleues. Entre les deux amphithéâtres étaient les sièges pour les spectateurs du dehors. La salle était magnifiquement éclairée; les décors peints par Borin, décorateur des spectacles de la cour; les chœurs accompagnés par les musiciens du roi. Les habits des actrices avaient coûté plus de quatorze mille livres: c'étaient des robes à la persane, ornées de pierres précieuses, qui avaient autrefois servi au roi dans ses ballets. Les plus grands seigneurs, les ministres se disputaient les invitations: c'était une façon de faire sa cour. On cherchait les allusions (à madame de Montespan, à madame de Maintenon, à Louvois, à Port-Royal), et on en découvrait auxquelles Racine n'avait pas pensé. Bossuet assista à la «première». Le roi lui-même «se mettait à la porte de la salle et, tenant sa canne haute pour servir de barrière, il demeurait ainsi jusqu'à ce que tous les invités fussent entrés. Alors il faisait fermer la porte». Cette fois, la glace de madame de Sévigné pour Racine se fondit:
Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien, etc.
Racine fut repris. Il avait eu de vifs plaisirs pendant les répétitions, où il tamponnait, avec son mouchoir, les yeux des petites filles que ses observations avaient fait pleurer. Après le triomphe si spécial, si joli, si grisant de la pièce, il eût été surprenant qu'il s'en tînt à Esther.
Il fit Athalie. Mais, dans l'intervalle, il s'était plus clairement rendu compte de ce qu'il pouvait et voulait faire de nouveau. Il avait écrit Esther pour les demoiselles de Saint-Cyr: il écrivit Athalie pour lui-même.
Il disait dans la préface d'Esther:
J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus qu'en travaillant sur le plan qu'on m'avait donné (c'est-à-dire en faisant «une espèce de poème où le chant fût mêlé avec le récit»), j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé par l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités.
Ce dessein, alors entrevu, de faire «comme dans les anciennes tragédies grecques», il le réalise pleinement dans Athalie, qui, si nous avions les yeux frais, nous paraîtrait l'œuvre la plus étonnante de notre théâtre: car elle ne rappelle pas seulement, par l'introduction du chœur, les grandes œuvres d'Eschyle ou de Sophocle: elle les égale sans leur ressembler, par la largeur de l'exécution et par la nature et la grandeur de l'intérêt.
Je ne vous répéterai pas ce que vous savez. Je vous renvoie particulièrement à ce que dit Sainte-Beuve d'Athalie dans son Port-Royal, et à une très belle étude de Faguet dans son XVIIe siècle.