Tout dans Athalie était nouveau: la participation du chœur à l'action, participation plus étroite que dans la plupart des tragédies grecques; la beauté des «chœurs» eux-mêmes, qui valent moins par l'expression que par le mouvement lyrique; l'action continue (car Athalie n'a pas d'entr'actes); la magnificence extérieure du spectacle; la marche impétueuse du drame; le rôle de l'enfant Joas, la terreur religieuse, et ce que Racine appelle, dans Iphigénie, «une sainte horreur qui rassure», Jéhovah étant visiblement le conducteur de l'action:

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit!

l'amour, sans lequel la tragédie ne se concevait pas auparavant, remplacé par des passions aussi fortes et plus grandes par leur objet; la façon superbement simple dont les caractères sont peints, je voudrais dire «brossés» à larges traits (si bien qu'Athalie semble faite, non plus pour un étroit théâtre fermé, mais pour quelque amphithéâtre antique, en plein air); le naïf et imperceptiblement comique Abner; Mathan, gonflé de la haine propre aux apostats; la maternelle et naturelle Josabeth; le joli petit fanatique Zacharie; Athalie, la vieille criminelle fatiguée, devenue hésitante et presque sentimentale; et le terrible Joad, le plus beau type d'entraîneur d'hommes, fort, enthousiaste et rusé, imaginatif (voyez sa «prophétie») comme les grands hommes d'action, avec un certain mépris pour la foule:

Peuple lâche en effet, et né pour l'esclavage!

mais aussi une foi indomptable en lui-même et en Dieu; c'est-à-dire, en somme, dans la beauté de son rêve et de son œuvre: foi absolue et qui va jusqu'au sublime du sacrifice, puisque, ayant entrevu, dans son accès prophétique, le meurtre de son fils Zacharie par ce Joas qu'il est en train de faire roi, il détourne les yeux («Poursuivons notre ouvrage!») et sacrifie donc à son Dieu et à ses desseins la vie de son propre enfant.

On l'a dit souvent: quand Athalie ne serait que l'histoire d'une conspiration et d'une restauration, elle serait encore la plus émouvante des tragédies politiques. Mais c'est encore une tragédie chrétienne, et, considérée ainsi, dans un esprit de foi ou tout au moins de religieuse sympathie, elle grandit encore. Car ce qui s'agite dans ce drame, ce sont les destinées mêmes du christianisme. Songez un peu que Joas est l'aïeul du Christ, et que la restauration de Joas est, en quelque sorte, une condition matérielle du salut du monde. Athalie rejoint les plus grandes œuvres, et les plus religieuses, du théâtre grec. De même qu'Œdipe à Colone enseignait aux Grecs que la faute n'est pas dans l'acte matériel, mais dans la volonté et l'intention; de même que nous voyons, dans l'Orestie, l'avènement d'une morale nouvelle, la substitution d'une loi clairvoyante et miséricordieuse à la loi aveugle et impitoyable du talion qui perpétue les violences: de même, ce que prépare le drame d'Athalie, c'est le remplacement de la petite Jérusalem de chair par la Jérusalem nouvelle et universelle; la Jérusalem intérieure, la Jérusalem des âmes, l'Église:

Quelle Jérusalem nouvelle
Sort du fond du désert brillante de clartés
Et porte sur le front une marque immortelle?
Peuples de la terre, chantez!
Jérusalem renaît, plus charmante et plus belle.
D'où lui viennent de tous côtés
Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés?
Lève, Jérusalem, lève ta tête altière;
Regarde tous ces rois de ta gloire étonnés.
Les rois des nations, devant toi prosternés,
De tes pieds baisent la poussière…

Oui, si nous n'étions de si faibles chrétiens «venus trop tard dans un monde trop vieux», Athalie serait vraiment pour nous ce que fut pour les Athéniens l'Orestie ou Œdipe à Colone.

Athalie est unique chez nous. Athalie est une sorte de miracle.

Athalie n'eut aucun succès.