Madame de La Fayette écrit dans ses Mémoires de la cour de France:
Quelquefois les choses les mieux instituées dégénèrent considérablement, et cet endroit (Saint-Cyr) qui, maintenant que nous sommes dévots, est le séjour de la vertu et de la piété, pourra quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui de la débauche et de l'impiété. Car de songer que trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité du roi n'y sera plus mêlée; de croire, dis-je, que de jeunes filles et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable.
Madame de La Fayette exagère et prévoit les malheurs de trop loin. Mais enfin, les jeunes actrices avaient beau s'agenouiller dans les coulisses et réciter le Veni Creator avant d'entrer en scène, les représentations d'Esther n'avaient pas été bonnes aux demoiselles de Saint-Cyr. Les applaudissements, les compliments démesurés qu'on leur faisait, la présence des plus brillants gentilshommes de la cour, même quelque inévitable familiarité avec les chanteuses de la musique du roi que l'on mêlait aux demoiselles pour fortifier les chœurs, tout cela les avait affolées… On le reprocha à madame de Maintenon. Et Athalie ne fut jouée, du vivant de Racine, que dans la chambre de cette dame, sans costumes, sans décors, et ne fit aucun bruit.
À la vérité, si madame de Maintenon étouffa Athalie, ce fut moins pour protéger l'innocence des demoiselles de Saint-Cyr que parce que Racine lui était devenu suspect par ses amitiés jansénistes[8]. Et la preuve, c'est que, Racine écarté, la fameuse éducatrice s'obstina, pendant des années encore, à faire jouer la comédie aux élèves de la sainte maison. De Racine, elle se rabattit tranquillement—et sans bien en voir la différence—sur le vieux Boyer, qui fit pour Saint-Cyr une tragédie de Jephté, inepte et inconsciemment indécente, puis sur Duché qui lui fournit un Jonathan et un Absalon. Et, après l'inévitable excitation de ces divertissements, elle faisait apprendre à ces petites filles un bizarre et imprudent Poème de la virginité (d'un auteur inconnu), sans doute pour les détourner du mariage.
La singulière femme que cette Maintenon!
Il y a eu, au XVIIe siècle, un abbé qui, pour s'être déguisé en sauvage un jour de carnaval et avoir pris dans cet état un bain nocturne et forcé, est finalement devenu cul-de-jatte, et qui, tordu et cloué sur sa chaise, n'a cessé de crier de douleur que pour éclater de rire; a, peu s'en faut, inventé la poésie burlesque; a passé pour le plus gai des hommes, et a été plus célèbre à son heure et plus réellement populaire que Corneille ou que Victor Hugo.—Il y a eu, à la même époque, une petite fille née dans une prison, élevée à la Martinique, qui, revenue en France, a gardé les dindons chez une parente méchante et avare, qui a connu la misère et presque la faim,—et qui est devenue la femme du plus grand roi du monde. Et certes, ces deux destinées, prises chacune à part, seraient déjà assez étranges; mais que dirons-nous de leur rencontre? Il y a quelque chose de plus extraordinaire que la personne de Scarron et que la fortune de Françoise d'Aubigné: c'est l'union du cul-de-jatte et de la «belle Indienne», future maîtresse de la France.
Et une chose plus amèrement plaisante encore, c'est de voir le grand roi, à quarante-cinq ans, épouser les cinquante ans sonnés d'une dévote dont un bouffon infirme avait cueilli jadis (comme il avait pu) la jeunesse en fleur, et ce monarque glorieux vivre trente ans des restes de ce stropiat. Quel joli parallèle un bon rhéteur pourrait faire entre les deux maris de Françoise! N'est-il pas admirable que la même femme ait épousé ce misérable et ce tout-puissant, ce phénomène de foire et ce premier grand rôle historique, le plus bouffon des hommes et le plus solennel, l'empereur du burlesque et le roi de France, le roi Mayeux et le roi Soleil, et qu'elle ait donné ses frais dix-sept ans au monstre et sa maturité sèche au demi-dieu?
Mais plaignons la belle Indienne malgré son extraordinaire fortune. Plaignons-la de s'être mise constamment, avec tous ses mérites, dans le cas de ne pouvoir être aimée ni estimée en pleine sécurité.—Femme d'un infirme qui ne pouvait être son mari; amie intime d'une courtisane (Ninon); amie de plusieurs grandes dames, mais à la façon d'une demoiselle de compagnie; gouvernante des enfants du roi, mais de ses enfants naturels; épouse du roi, mais son épouse secrète… c'est le malheur de cette femme distinguée, intelligente et probablement vertueuse, de n'avoir jamais eu de situation parfaitement franche. Et on dirait (nous l'avons vu) que ce qu'il y a eu, dans sa vie, de gêné, d'équivoque, de mal défini, a passé jusque dans ses procédés et ses théories d'éducatrice.
Étouffée par madame de Maintenon, Athalie, lorsqu'elle fut imprimée en 1691, dérouta le public parut sans intérêt, et valut à l'auteur les plus plates injures de ses ennemis ordinaires.
C'était trop dur et trop injuste. «Dégoûté plus que jamais de la poésie, nous dit son fils Louis, par le malheureux succès d'Athalie, Racine se précipite dans la sainteté.