Il serait curieux de comparer ses lettres de direction paternelle et chrétienne à son fils aîné avec les lettres élégamment cyniques de Lord Chesterfield à son bâtard. Les conseils de Racine à Jean-Baptiste sur ses lectures, sur ses divertissements, sur sa conduite dans le monde, sur les moyens d'avancer honnêtement dans sa carrière (qui était la diplomatie), offrent un mélange exquis de fermeté et de tendresse, de piété chrétienne et de sens pratique, quelquefois d'ironie indulgente. Quand il l'a réprimandé, il craint toujours de lui avoir fait de la peine:

… Que tout ce que je vous dis ne vous chagrine point: car du reste je suis très content de vous, et je ne vous donne ces petits avis que pour vous exciter à faire de votre mieux en toutes choses.

On voit dans cette correspondance, parmi l'abondance des détails familiers, ce que c'est qu'une famille d'autrefois, chrétienne et disciplinée. Et cela est d'autant plus beau, que les enfants de Racine paraissent avoir été tous des natures originales et que ses cinq filles, toutes jolies et vivaces, eurent, semble-t-il, des âmes singulièrement ardentes. Il écrit un jour de l'aînée, Marie, revenue de chez les Carmélites:

… Elle est toujours fort farouche pour le monde. Elle pensa hier rompre en visière à un neveu de madame Le Challeux qui lui faisait entendre, par manière de civilité, qu'il la trouvait bien faite, et je fus obligé, quand nous fûmes seuls, de lui en faire une petite réprimande. Elle voudrait ne bouger de sa chambre et ne voir personne.

Cette intransigeante Marie, qui avait été novice, aux Carmélites, finit par se marier: âme tourmentée, tantôt à Dieu, tantôt au monde. Nanette fut Ursuline, et Babet aussi après la mort de son père; Fanchon et Madelon moururent filles, assez jeunes encore et tout embaumées de piété et de bonnes œuvres… Racine sanglotait à la vêture de ses deux aînées, quoiqu'il sût bien que, par les leçons dont il avait nourri sa nichée de colombes, il était sans le vouloir le vrai prêtre de ce sacrifice.

De très petites choses, souvent, révèlent la qualité d'une âme. Un jour (3 avril 1691), Racine, historiographe du roi, ayant assisté à un assaut devant Mons, écrit à Boileau:

J'ai retenu cinq ou six actions de simples grenadiers, dignes d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai quand nous nous reverrons… Je voyais l'attaque tout à mon aise, d'un peu loin à la vérité; mais j'avais de fort bonnes lunettes, que je ne pouvais presque tenir fermes, tant le cœur me battait à voir tant de braves gens dans le péril.

Une fois (5 octobre 1692), il veut offrir les Fables de La Fontaine à son fils aîné qui est encore au collège:

On ne trouve, écrit-il de Fontainebleau, les Fables de M. de La Fontaine que chez M. Thierry ou chez M. Barbin. Cela m'embarrasse un peu, parce que j'ai peur qu'il ne veuille pas prendre de mon argent. Je voudrais que vous en pussiez emprunter (un exemplaire des Fables) à quelqu'un jusqu'à mon retour. Je crois que M. Despréaux les a, et il vous les prêterait volontiers; ou bien votre mère pourrait aller avec vous sans façon chez M. Thierry et les lui demander en les payant.

Sa renonciation au théâtre est totale. Non seulement il n'écrit plus de pièces, mais il ne va plus à la comédie, même à la cour, peut-être pour n'être pas tenté, mais surtout par scrupule religieux. Continuellement il détourne Jean-Baptiste d'aller au théâtre. Un jeune régent du collège Louis-le-Grand, dans une cérémonie scolaire, avait examiné (en latin) cette double question: Racinius an christianus? an pœta? et conclu que Racine n'était ni chrétien ni poète. À ce sujet Racine écrit à Boileau (4 avril 1696):