… Pour mes tragédies, je les abandonne volontiers à sa critique. Il y a longtemps que Dieu m'a fait la grâce d'être assez peu sensible au bien et au mal qu'on en peut dire, et de ne me mettre en peine que du compte que j'aurai à lui en rendre quelque jour…
Il prépare soigneusement son histoire du roi, mais il a renoncé à la littérature d'imagination. Ce n'est que par accident et dans une pensée d'édification qu'il écrit pour les demoiselles de Saint-Cyr les quatre Cantiques spirituels, si harmonieux et si purs, et qu'il revoit ses souples traductions des hymnes du Bréviaire romain, ces charmantes hymnes pour Matines, pour Laudes, pour Vêpres, etc…, où le rapport de chaque prière avec l'heure du jour est si gracieusement indiqué, et où l'on dirait que pénètre un peu de la nature, comme un rayon de soleil qui vient tomber sur le tabernacle ou comme une branche de feuillage aperçue par le vitrail entr'ouvert:
Tandis que le sommeil, réparant la nature,
Tient enchaînés le travail et le bruit,
Nous rompons ses liens, ô clarté toujours pure,
Pour te louer dans la profonde nuit…
L'oiseau vigilant nous réveille, etc…
Un peu auparavant, Corneille, meurtri lui aussi, écrivait douze ou quinze mille vers, traduits soit dû latin liturgique, soit du latin de l'Imitation de Jésus-Christ. Tous deux, Corneille puis Racine, diversement, mais douloureusement désabusés, vieillirent dans une tristesse intérieure, d'où la poésie lyrique personnelle eût pu jaillir, qui sait? cent cinquante ans avant les romantiques. Mais, étant pieux et même dévots, l'expression des sentiments qui les agitaient, et surtout de ceux qu'ils voulaient avoir, leur semblait toute trouvée d'avance: et c'est pourquoi ils traduisent des hymnes et des psaumes.
Ce qu'était Racine dans ses dernières années, Saint-Simon, témoin difficile, clairvoyant, et d'autant moins suspect qu'il détestait madame de Maintenon dont Racine était l'ami,—Saint-Simon nous le dira:
Personne n'avait plus de fond d'esprit, ni plus agréablement
tourné; rien du poète dans son commerce; tout de l'honnête homme,
de l'homme modeste, et sur la fin, de l'homme de bien.
«Tout de l'honnête homme», ceci est à rapprocher des propos que Louis
Racine rapporte au commencement de ses Mémoires:
Ne croyez pas, disait Racine à son fils aîné, que ce soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et cependant personne ne le regarde; on ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs: au lieu que, sans fatiguer les gens du monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, je les entretiens des choses qui leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de leur apprendre qu'ils en ont.
«Tout de l'homme modeste et, sur la fin, de l'homme de bien.» Saint-Simon aurait pu ajouter: «tout du chrétien». Racine s'efforçait d'être humble, ce qui est, je crois, le commencement de la sainteté. Je ne sais s'il croyait vraiment les vers de Corneille «cent fois plus beaux que les siens», mais enfin il le disait. Un détail bien significatif:—En 1685, dans son éloge de Corneille, il avait écrit: «La France se souviendra… que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus célèbre de ses poètes.» Évidemment il n'a pas encore eu le courage d'écrire «le plus grand». Mais, en 1697, dans la réédition de son discours, il corrige bravement, et il écrit: «le plus grand de ses poètes». Cela n'a l'air de rien, et cela est peut-être héroïque.