(Je vous signale en passant, dans la seconde partie de ce discours, sur les négociations et les manœuvres qui précédèrent la trêve de Ratisbonne, une des plus belles et des plus vivantes périodes de la prose française au XVIIe siècle.)

Les ennemis de Racine l'accusaient d'être trop bon courtisan. Et pourtant il restait publiquement l'ami des jansénistes et des religieuses de Port-Royal. Il négociait pour elles. Pour elles et dans l'espérance de leur rendre leur archevêque favorable, il écrivit cet Abrégé de l'Histoire de Port-Royal, qui est une merveille de limpidité et d'élégance sévère. Il recommençait dans les jardins de Port-Royal-des-Champs les promenades de son enfance. Tous les ans il y menait sa famille à la procession de la Fête-Dieu. Lorsque le cœur d'Arnauld fut rapporté à Port-Royal, Racine fut, parmi les amis du dehors, le seul qui ne craignît pas d'assister à la cérémonie. Il voulut, vous vous en souvenez, être enterré dans le cimetière des Champs, aux pieds de la tombe de M. Hamon, le plus humble de ses anciens maîtres. De bonne heure, je vous l'ai dit, il s'abstint, lorsqu'il était à la cour, d'aller à l'opéra et à la comédie, et il ne craignait point de déplaire par ce scrupule.—Seulement, voilà! il avait l'imprudence d'aimer le roi!

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Vous connaissez le récit de Louis Racine, de ce Louis Racine, dévot et solitaire dans le siècle, maussade, malheureux, d'une tristesse vraiment janséniste, mais qui a écrit, dans ses poèmes de la Religion et de la Grâce, les plus beaux vers de philosophie religieuse, et une prière presque sublime: Les Larmes de la Pénitence.

Madame de Maintenon, dit Louis Racine, qui avait pour lui une estime particulière, ne pouvait le voir trop souvent, et se plaisait à l'entendre parler de différentes matières, parce qu'il était propre à parler de tout. Elle l'entretenait un jour de la misère du peuple: il répondit qu'elle était une suite ordinaire de longues guerres; mais qu'elle pourrait être soulagée par ceux qui étaient dans les premières places, si on avait soin de la leur faire connaître. Il s'anima sur cette réflexion; et comme dans les sujets qui l'animaient il entrait dans cet enthousiasme dont j'ai déjà parlé, qui lui inspirait une éloquence agréable, il charma madame de Maintenon, qui lui dit que, puisqu'il faisait des observations si justes sur-le-champ, il devrait les méditer encore et les lui donner par écrit, bien assuré que l'écrit ne sortirait pas de ses mains. Il accepta malheureusement la proposition, non par une complaisance de courtisan, mais parce qu'il conçut l'espérance d'être utile au public. Il remit à madame de Maintenon un mémoire aussi solidement raisonné que bien écrit. Elle le lisait, lorsque le roi, entrant chez elle, le prit, et après en avoir parcouru quelques lignes, lui demanda avec vivacité qui en était l'auteur. Elle répondit qu'elle avait promis le secret. Elle fit une résistance inutile: le roi expliqua sa volonté en termes si précis, qu'il fallut obéir. L'auteur fut nommé.

Vous savez le reste du récit; le mot du roi: «Parce qu'il sait faire parfaitement les vers, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre?» Madame de Maintenon éplorée, et évitant Racine; le rencontrant un jour dans le jardin de Versailles et lui promettant de tout arranger; puis, le bruit d'une calèche: «C'est le roi qui se promène, s'écria madame de Maintenon, cachez-vous.» Il se sauva dans un bosquet. Dès lors sa santé s'altéra tous les jours. Etc..

Des critiques très sûrs d'eux-mêmes ont voulu que ce Mémoire sur les souffrances du peuple ait été confondu par Louis Racine avec un autre Mémoire, une demande de dégrèvement de la taxe extraordinaire imposée sur les charges de secrétaires du roi. (Racine en possédait une, qu'il avait achetée en février 1696. Ne nous scandalisons point de cette demande de dégrèvement: l'ancien régime était le régime de la faveur,—comme tous les régimes.)

Pour moi, je vois peu de raisons de contester l'existence de ce «Mémoire sur la misère du peuple». Pourquoi et comment Jean-Baptiste, de qui Louis tenait cette tradition de famille, et dans un tel détail, l'aurait-il inventée? Jean-Baptiste ni Louis n'avaient l'âme révolutionnaire. Et Jean-Baptiste avait su les choses directement: il les avait entendu raconter à son père lui-même. Jean-Baptiste, alors âgé de vingt ans, n'a guère pu se tromper, et, fort honnête homme, n'a pu ensuite tromper son frère. (Et je ne parle point des souvenirs et du témoignage présumé des grandes sœurs de Louis.)—Je tiens l'histoire vraie. Mais, en outre, elle ne me paraît nullement invraisemblable.

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1° Car, d'abord, Racine n'était point incapable de concevoir et d'écrire ce généreux Mémoire.