Vous vous rappelez aussi que le roi, avec son très grand goût, et très sûr, avait toujours été le défenseur de Racine; qu'il avait accepté la dédicace d'Alexandre, qu'il avait, contre l'erreur du public, défendu et relevé les Plaideurs et Britannicus; que quelques vers de Britannicus l'avaient fait renoncer à la danse; qu'il avait souffert et même goûté, dans Bérénice, de secrètes allusions à un épisode de sa vie sentimentale; enfin qu'il comblait Racine de ses dons et de ses faveurs. Racine était de tous les Marly; avait un appartement à Versailles; entrait quand il le voulait au lever du roi,—à la grande surprise de l'huissier Rousseau, «qui avait toujours envie de me fermer la porte au nez», écrit-il à son fils Jean-Baptiste (25 avril 1691).—Saint-Simon nous dit:

Cet emploi (celui d'historiographe), ces pièces dont je viens de parler (Esther et Athalie), ses amis lui acquirent des privances. Il arrivait même quelquefois que, le roi n'ayant point de ministres chez madame de Maintenon, ils envoyaient chercher Racine pour les amuser.

Et d'autres fois le roi le faisait venir pour lui faire la lecture. Même, en 1696, pendant une maladie qui lui ôtait le sommeil, il avait voulu que Racine couchât dans sa chambre.

Racine avait (nous l'avons déjà vu) une conversation charmante, et était en outre un lecteur étonnant et un commentateur enflammé de ses lectures. Il avait facilement la parole ardente et passionnée. Louis Racine nous dit:

À la prière qu'il faisait tous les soirs au milieu de ses enfants et de ses domestiques quand il était à Paris, il ajoutait la lecture de l'Évangile du jour, que souvent il expliquait lui-même par une courte exhortation… prononcée avec cette âme qu'il donnait à tout ce qu'il disait.

Un jour, étant chez Boileau avec Valincour, Nicole et quelques autres amis, il prend un Sophocle grec et lit la tragédie d'Œdipe, en la traduisant sur-le-champ:

Il s'émut à tel point (dit Valincour) que tous les auditeurs éprouvaient les sentiments de terreur et de pitié dont cette pièce est pleine. J'ai vu nos meilleures pièces représentées par nos meilleurs acteurs: rien n'a jamais approché du trouble où me jeta ce récit; et, au moment que j'écris, je m'imagine voir encore Racine le livre à la main et nous tous consternés autour de lui.

Jugez des fêtes secrètes qu'il pouvait ainsi donner au roi!

Des relations de cette sorte, et pendant trente ans, doivent amener une espèce de familiarité et d'intimité, même entre un roi et un bourgeois. Racine était vraiment fondé à croire que le roi lui rendait quelque affection, et que le Mémoire ne le fâcherait pas.

Mais le roi, avec les années, s'était sans doute desséché et endurci. Puis, peut-être le Mémoire lui fut-il remis dans un mauvais moment. À coup sûr il fut remis d'une façon maladroite, et comme une chose qu'on voulait cacher. Il se peut que ce Mémoire ait réveillé chez le roi des griefs endormis. Il se dit sans doute: «Voilà bien l'esprit janséniste. Ces gens-là critiquent tout». Racine ne peut s'être mépris tout à fait sur les causes de la bouderie du roi: or, dans la fameuse lettre à madame de Maintenon, où il déclare qu'il n'a «jamais rougi ni de Dieu ni du roi» (parole qui semblerait courtisanesque si elle n'était une parole de loyalisme amoureux), Racine, sans renier ses anciens maîtres, se défend surtout de l'accusation de jansénisme.