Enfin, et quoi qu'il en soit, le roi eut un mouvement d'humeur, dont les suites furent aggravées par la pusillanimité de madame de Maintenon. Cela ne dura pas. Il ne faut point parler de la «disgrâce» de Racine, mais d'un petit refroidissement passager de la part de Louis XIV. Néanmoins, Racine fut profondément peiné; et, comme il souffrait alors d'une maladie de foie, on peut croire, avec Louis Racine, que son chagrin hâta le progrès du mal, et qu'il «y a grande apparence que sa trop grande sensibilité abrégea ses jours».

Il mourut un an après, d'une mort très sainte. Dieu le consola du roi.

Ainsi, l'auteur de Bajazet et de Phèdre, l'écrivain le plus sensible du XVIIe siècle, le plus savant peintre des plus démentes passions, revenu des amours terrestres et continuant toujours d'aimer, mais d'autre façon, après avoir payé sa dette à Dieu en lui donnant quatre vierges, faible et grand jusqu'au bout, mourut peut-être d'un chagrin de courtisan, mais d'un chagrin qu'il s'attira pour avoir eu trop indiscrètement pitié des pauvres ou pour avoir été trop fidèle à des persécutés. Vie exquise que celle où l'amour et tous les amours s'achèvent en charité.

«L'amour, dit l'Imitation, aspire à s'élever… Rien n'est plus doux ni plus fort que l'amour… Il n'est rien de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu, au-dessus de toutes les créatures.» Et c'est là toute l'histoire de l'âme, longtemps inquiète, lentement pacifiée, de Jean Racine.

Au cimetière idéal des grands poètes, je placerais sur son tombeau une figure de femme pleurante, et qui représenterait, à volonté, sa Muse tragique, ou son âme elle-même. Elle serait chaste et drapée à petits plis. Et, sur la pierre funèbre, je graverais en beaux caractères le mot de madame de Maintenon: «Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de sœur Lalie»; le mot, un peu risqué, de la joviale Sévigné: «Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses»; le mot de Racine lui-même, recueilli par La Fontaine: «Eh bien, nous pleurerons, voilà un grand mal pour nous!» et ce vers du premier de ses quatre Cantiques spirituels:

Si je n'aime, je ne suis rien.

Cette vie si vraiment humaine, si pleine de faiblesse et d'héroïsme et de belles larmes; nous avons vu que Port-Royal l'encadre et la pénètre tout entière. Non seulement Port-Royal le nourrit, et, après vingt ans de séparation, le recueille et l'apaise; mais on peut dire que le théâtre de Racine est la fleur profane et imprévue du grand travail de méditation religieuse et de perfectionnement intérieur qui s'est accompli jadis à Port-Royal-des-Champs. Car c'est la description de l'homme naturel selon Port-Royal qui compose le fond solide et fait l'énergie secrète de ses mélodieuses tragédies, de même que c'est la beauté, la mesure et l'eurythmie grecques qui lui en ont conseillé la forme: en sorte qu'il réunit réellement et fond en lui les deux plus belles traditions de notre humanité: l'hellénique et la chrétienne.

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Cela fait un merveilleux composé. Le théâtre de Racine est le diamant de notre littérature classique. Car il n'est pas de théâtre, je pense, qui contienne à la fois plus d'ordre et de mouvement intérieur, plus de vérité psychologique, et plus de poésie.

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