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3° Poésie.
Et je pourrais vous dire enfin:
Ce fond, ou si vous voulez, cette armature, si solide, si précise, si dure même, est tout enveloppée de poésie.
D'abord par le lointain des personnages et ce que Racine appelle leur «dignité» (préface de Bajazet). Chose curieuse, Racine nous donne de la dignité esthétique une définition très rapprochée de celle que Sully-Prudhomme, dans la Justice, nous a donnée de la dignité morale. Sully nous dit que ce qui fait la dignité morale de l'homme, c'est qu'il est l'aboutissement, le produit et le représentant d'une série infinie d'efforts. De même, ce qui fait la dignité esthétique des personnages de Racine, c'est qu'ils sont représentatifs, eux aussi; représentatifs d'époques passées, et de pays lointains, et de plusieurs époques, et de plusieurs civilisations. Et ce que Racine appelle leur «dignité», nous l'appelons leur «poésie», et c'est par là que ses femmes criminelles sont autre chose que des héroïnes de feuilleton, et ses princesses vertueuses autre chose que d'excellentes petites filles.
La poésie, nous la trouvons encore en ceci, que chacun de ses sujets éveille en lui une «vision»; que chacune de ses tragédies se meut dans une atmosphère historique, légendaire ou mythologique qui lui est propre et, par suite, n'est plus seulement une tragédie, mais un poème. Et cela est toujours plus manifeste, à mesure que Racine avance dans son œuvre; et c'est pourquoi je suis désolé qu'il n'ait point fait une Alceste, ou qu'il l'ait détruite.
Et c'est par tout cela que ses tragédies nous font tant de plaisir. Elles prêtent indéfiniment au souvenir et au rêve.—Il est fort difficile de relire une pièce d'intrigue, une fois qu'on la connaît. Quant aux comédies ou drames d'amour, quelques-uns de ceux du XIXe siècle peuvent, un moment, nous mordre pu nous secouer plus fort, parce que nous y voyons des êtres voisins de nous, et aussi par la vertu des détails familiers et actuels. En revanche, nous aurons peut-être quelque peine à les relire, justement à cause de ces détails éphémères, et qui vieillissent vite, ou encore à cause du trop d'esprit qu'on y a mis… Mais la tragédie de Racine, si proche à la fois et si lointaine, ne nous lasse plus. Rien d'inutile; point de bavardage; le fond de l'âme des personnages, ce qu'ils ne sauraient vraisemblablement confier à un autre, s'exprime par des monologues substantiels. On ne s'arrête point aux minuties. Les entrées et les sorties sont très brièvement justifiées, et seulement quand il le faut. Je ne sais pas si l'on pleure à voir jouer la pièce ou à la lire. Mais l'esprit s'y occupe et s'y délecte de diverses manières. Vous transposez la fable, si vous le voulez; vous la modernisez, vous l'imaginez se déroulant chez nous. Ou bien, par un amusement inverse, vous remontez jusqu'à ses origines, vous cherchez à reconnaître dans le drame les apports des civilisations successives, et vous avez la joie de planer sur les âges, à la façon d'un dieu.
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Et troisièmement ce théâtre est poétique par la langue, le style, les vers. Car c'est la langue la plus pure qu'on ait parlée, où rien n'a vieilli, sauf une douzaine de mots du vocabulaire amoureux («feux, flammes, chaînes, bontés…»). C'est la syntaxe le plus aisée, très libre encore, où d'Olivet et les grammairiens puristes du XVIIIe siècle ont vu des fautes qui n'en sont pas. Et c'est la versification la plus souple, et du rythme le plus varié; les mots importants à la rime; rimes souvent modestes parce que l'harmonie est dans tout le vers et non dans la rime seule. Et c'est le style le plus beau de clarté, d'exactitude, de justesse, de propriété (qualités redevenues si originales et si rares!). Et ce style exprime tout par des moyens si simples! Souvent, nu et familier, il rase la prose, mais avec des ailes. Et ces vers ont toutes les diverses sortes de beautés,—depuis les vers pittoresques:
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée…
La rive au loin gémit blanchissante d'écume,