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2° Vérité.
Et c'est de l'humanité vraie.
On l'a répété des milliers de fois, mais il faut bien encore le redire: Si l'on fait abstraction des noms royaux ou mythologiques, les situations, dans Racine, sont communes et prises dans le train habituel de la vie humaine. Une femme délaissée qui fait assassiner son amant par un rival (Andromaque); une femme trompée qui se venge et sur sa rivale et sur son amant (Bajazet); un amant qui se sépare de sa maîtresse pour un intérêt ou un devoir (Bérénice); la lutte entré deux frères de lits différents, ou entre une mère impérieuse et un fils émancipé (Britannicus); un père rival de ses deux fils (Mithridate); un père sacrifiant sa fille à un grand intérêt (Iphigénie); une jeune femme amoureuse de son beau-fils et le persécutant parce qu'il ne l'aime pas (Phèdre), voilà des choses qui se voient, notamment dans les «faits divers» ou dans les comptes rendus des tribunaux. Et vrais aussi, les personnages, et jusqu'au bout, jusqu'au suicide, jusqu'à la trahison et au meurtre, jusqu'à la folie. La tragédie racinienne (mettons à part Esther et Athalie) n'est pas idéaliste, pas optimiste, pas édifiante, pas morale. Nous avons vu qu'il n'y a dans les caractères nul christianisme prémédité. Ils n'ont de chrétien, que ce que le poète, produit lui-même d'une civilisation chrétienne, en a fait couler en eux sans le savoir.
La tragédie de Racine n'est chrétienne que dans La mesure où peuvent passer pour chrétiennes les Réflexions ou Sentences et Maximes morales de La Rochefoucauld.
Ce qu'elles contiennent, dit La Rochefoucauld dans son Avis au lecteur, n'est autre chose que l'abrégé d'une morale conforme aux pensées de plusieurs Pères de l'Église, et celui qui les a écrites a eu beaucoup de raison de croire qu'il ne pouvait s'égarer en suivant de si bons guides, et qu'il lui était permis de parler de l'homme comme les Pères en ont parlé.
Racine aussi, par des voies différentes, étudie et montre l'homme naturel, l'homme sans la grâce ou avant la grâce, et s'en tient là. Il accepte la thèse pessimiste chrétienne, mais en la coupant de tout le reste du dogme chrétien. Et c'est pourquoi ses tragédies sont terribles. Au reste, avec leur mélange de créatures fières et douces et de monstres sans frein, elles correspondent assez exactement à l'image totale de cette haute société du XVIIe siècle pour qui elles étaient surtout faites, et dont la politesse extérieure recouvrait une vie passionnelle extrêmement énergique, et souvent une brutalité foncière et, pêle-mêle, des héroïsmes et d'abominables crimes.
Racine, chrétien soumis, est un peintre et un psychologue sans peur. Et c'est fort heureux. Je l'aime mieux ainsi qu'esprit fort et peintre timide (comme Voltaire, si vous voulez). Sa conception du péché ne l'empêche pas de nous montrer des pécheresses,—sans d'ailleurs les qualifier. Sa foi ne l'empêche pas de nous montrer un révolté comme Oreste ou un sceptique comme Acomat et, semble-t-il, de s'y complaire. Les sentiments défendus ou même les hardiesses de pensée, il les exprime aussi librement que s'il n'était pas chrétien, et d'autant plus librement qu'il ne les prend pas à son compte. Et qui sait s'il ne jouit pas secrètement de pouvoir, sans se compromettre, traduire les âmes criminelles ou les intelligences perverses?
Le théâtre du plus chrétien des siècles, et surtout le théâtre de Racine, n'est chrétien que fort indirectement, et de la façon que j'ai déjà indiquée. Et je ne doute plus—comme j'ai eu tort de le faire jadis—du bienfait de la Renaissance, qui, en paganisant le drame dans sa forme sans toutefois le déchristianiser dans son fonds intime, l'a, en somme, humanisé et élargi.
Ce que Racine, ainsi libéré par l'imitation même de l'antiquité classique, se trouve avoir peint avec la vérité la plus complote, et j'ai dit pourquoi,—c'est l'amour. Mais, heureusement pour ceux qui devaient venir après lui, ce qu'il a peint de l'amour,—même de l'amour-maladie,—c'est sa faculté d'illusion, son aveuglement, sa cruauté, ses souffrances, ses fureurs, enfin son mécanisme psychologique, mais non pas, du moins directement, sa sensualité. Et c'est là-dessus au contraire, c'est sur les troubles des sens qu'ont le plus insisté les comédies amoureuses du XIXe siècle. Elles se sont rejetées sur les femmes pendant la faute ou après la faute, ou sur les femmes subissant leur passé sensuel, ou sur les dames aux camélias de tout rang, ou sur le bagne du «collage»,—et aussi sur des thèses juridiques ou sociales touchant l'amour, le mariage, l'adultère, le divorce, etc… Mais les variétés essentielles de l'amour, depuis le plus pur et le plus sain jusqu'au plus criminel et au plus morbide, sont, dans les tragédies de Racine, peintes, on peut le croire, une fois pour toutes.