Je crois qu'on ne s'ennuyait pas chez monsieur l'intendant. Il y venait des jeunes femmes et des jeunes filles: mademoiselle de la Croix, Lucrèce, Madelon, Tiennon (l'énumération est de Racine lui-même, 27 mai 1661), à qui l'on faisait la cour, et pour qui l'on rimait des madrigaux. Là, fréquentaient La Fontaine (que nous retrouverons bientôt), M. d'Houy, un peu ivrogne, Antoine Poignant, qui passait la plus grande partie de son temps au cabaret, et l'abbé Le Vasseur, gentil garçon, bel esprit très futile, qui semble avoir connu toutes les actrices et qui, notamment, mit Racine en rapport avec mademoiselle Roste, comédienne du théâtre du Marais, et mademoiselle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel de Bourgogne; l'abbé Le Vasseur, toujours amoureux, tantôt de mademoiselle Lucrèce, tantôt d'«une toute jeune mignonne» dont le nom ne nous est pas parvenu, tantôt de quelque chambrière que nos compères appelaient Cypassis en souvenir d'une belle esclave chantée par Ovide au deuxième livre des Amours.

Tels furent, en attendant Boileau et Molière, les amis de jeunesse de Jean Racine. Non, il ne s'ennuyait pas à Paris. Quand il était obligé d'aller au château de Chevreuse surveiller, pour son cousin Vitart, des menuisiers et des maçons, il datait ses lettres de «Babylone», pour marquer qu'il se considérait comme exilé, et il se vantait d'aller trois fois par jour au cabaret. Évidemment, après ses années de Port-Royal, il était un peu grisé de sa liberté nouvelle.

Ne croyez pas, du reste, à de grands désordres, ni même à aucune sérieuse débauche. Sans doute, en novembre 1661, il écrira d'Uzès, à La Fontaine: «… Il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups, vos compères.» Mais, dans une lettre de lui, de février ou mars 1661, je trouve un passage à mon avis bien curieux en ce qu'il nous montre un Racine de vingt et un ans, éveillé et excité, mais, je crois bien, innocent encore malgré ses airs gaillards.

Dans cette lettre, il dit à son ami Le Vasseur qu'il vient de lire toute la Callipédie, et qu'il l'a admirée tout entière. La Callipédie? qu'est cela? C'est un poème latin—fort élégant—du médecin Claude Quillet, publié en 1655, sur les moyens d'avoir de beaux enfants: Callipedia, sive de pulchræ prolis habendæ ratione. Cette lecture était convenable à l'âge de Racine, et le devait intéresser par tout le scabreux d'un docte badinage et par l'ingéniosité des périphrases exprimant les détails physiologiques les plus osés. Les adolescents lisent volontiers les traités médicaux sur des sujets délicats.

Et donc, après avoir loué le latin de Quillet, Racine continue ainsi:

Vous vous fâcherez peut-être de voir tant de ratures (dans sa lettre), mais vous les devez pardonner â un homme qui sort de table. Vous savez que ce n'est pas le temps le plus propre pour concevoir les choses bien nettement, et je puis dire, avec autant de raison que M. Quillet, qu'il ne se faut pas mettre à travailler sitôt après le repas:

Nimirum crudam si ad lœta cubilia portas
Perdicem, incoctaque agitas genitalia cœna,
Heu! tenue effundes semen…

Je ne puis vous traduire exactement ces vers. Ils reviennent à dire qu'on n'est bon à rien tant que la digestion n'est pas faite. Là-dessus, Racine fait ce commentaire:

… Mais il ne m'importe de quelle façon je vous écrive, pourvu que j'aie le plaisir de vous entretenir; de même qu'il me serait bien difficile d'attendre après la digestion de mon souper si je me trouvais à la première nuit de mes noces. Je ne suis pas assez patient pour observer tant de formalités.

Il y a là, si je ne me trompe, quelque chose de brutal à la fois et de candide. «À la première nuit de mes noces…» Sentez-vous, au milieu même d'un badinage assez libre, la réserve d'un bon jeune homme encore intact, et proche encore des pieux enseignements de ses maîtres? Il est clair qu'un jeune libertin du même temps aurait écrit qu'il lui serait difficile d'attendre après la digestion de son souper «s'il avait Amarante ou Chloris dans ses bras», ou quelque chose d'approchant; mais cette intervention si inattendue de la «nuit de noces», de l'idée de mariage et d'amour permis me ferait assez croire que Racine, à vingt et un ans, était encore, dans le fond, le digne petit-fils, petit-cousin et neveu de tant de saintes religieuses. Nous n'avons pas ici affaire à un étudiant d'aujourd'hui, qu'aucune règle ni aucun souvenir d'une règle ne retient, mais à un jeune homme d'une éducation particulièrement pieuse, chez qui la chaste empreinte est profonde et le scrupule tenace. Il y a encore de l'innocence dans les lettres écrites d'Uzès en 1662 et 1663. Je crois que ce fut seulement vers le temps où il fit jouer sa première pièce et connut familièrement des comédiennes, que l'élève de Lancelot et de Hamon et le neveu de la mère Agnès acheva de s'émanciper quant à la règle des mœurs. Au reste, je ne prétends pas à la précision sur ce point. Tout ce que j'ai voulu établir, c'est qu'il ne se jeta pas soudainement dans la vie la plus opposée aux leçons de Port-Royal. Il y mit de la lenteur, observa des étapes,—parce qu'il avait du goût.