En attendant, il badine, il galantise, il «fait le loup», comme il dit, mais sans être un fort grand loup. C'est beaucoup moins de plaisirs qu'il est curieux et avide que de littérature, de poésie,—et de gloire. Il veut être célèbre, il veut «arriver». Racine, à vingt ans, est un jeune «arriviste»; mon Dieu, oui. Louis Racine, dans ses Mémoires, dira de son père: «Il avait eu, dans sa jeunesse, une passion démesurée de la gloire.»
En ce temps-là, il était beaucoup plus facile qu'aujourd'hui, à un jeune homme de talent, de se faire rapidement connaître. C'est qu'aujourd'hui, vraiment, «ils sont trop». Au temps de Racine, la proportion entre le nombre des gens occupés d'écrire et le nombre des hommes voués à d'autres travaux était encore raisonnable et normale. Cette proportion a été rompue, effroyablement. Mais alors on pouvait encore compter les écrivains. La concurrence n'était point terrible. Et, chose remarquable, on peut bien citer, au XVIIe siècle, des talents surfaits, mais, je crois, pas un talent méconnu.
Aujourd'hui un jeune poète, même très bien doué, met des années, s'il a de la chance, à parvenir à un commencement de notoriété. Même un volume imprimé chez Lemerre, même un prix de l'Académie (à qui l'on a présenté l'an dernier plus de deux cents volumes de vers) n'avancent pas beaucoup les affaires du malheureux débutant. Mais Jean Racine, à vingt ans, écrit, à propos du mariage du roi, une ode intitulée: la Nymphe de la Seine à la reine. Il la fait porter par son cousin Vitart à Chapelain et à Perrault, qui étaient assez amis de Port-Royal. Chapelain était une vieille bête très estimée et d'une grande autorité; d'ailleurs bon humaniste, et assez judicieux dans le détail. Chapelain, après examen, rendit cet arrêt: «L'ode est fort belle, fort poétique, et il y a beaucoup de stances qui ne se peuvent mieux. Si l'on repasse ce peu d'endroits marqués, on en fera une belle pièce.» La plus considérable de ces remarques portait sur des Tritons que Racine avait logés dans la Seine, et qui, paraît-il, n'ont le droit d'habiter que dans la mer. Racine corrigea; Chapelain parla à Colbert; et «ce ministre envoya au jeune poète cent louis de la part du roi, et peu après le fit mettre sur l'état pour une pension de six cents livres en qualité d'homme de lettres». Voilà évidemment des débuts faciles.
Ce n'est pas que cette ode soit un chef-d'œuvre. Elle est encore un peu dans le goût du temps; elle en garde le vocabulaire; trop d'astres, de soleils, de beautés non pareilles, d'or du Tage et de trésors de l'Inde. Mais l'idée est assez gracieuse de faire souhaiter la bienvenue à la nouvelle reine de France par la Nymphe de la Seine. (Si Hérédia avait trouvé cela pour la tsarine, on l'eût jugé fort bien.) Et puis, s'il y a encore des images banales, il n'y a plus de mauvaises pointes. Le goût de Racine s'est fort épuré en quatre ans, depuis les sept Odes enfantines. Et surtout l'harmonie des vers, et la pureté, la fluidité de la diction, sont déjà bien remarquables. Cette Nymphe de la Seine, svelte, longue et souple, fait vraiment un peu penser aux nymphes de Jean Goujon.
Voilà Racine lancé. Nous voyons que, dès septembre 1660, n'ayant pas encore vingt et un ans, il avait écrit une tragédie d'Amasis, dont nous ignorons le sujet; qu'il l'avait lue à mademoiselle Roste, du Marais; que mademoiselle Roste l'avait aimée, et aussi le comédien La Roque; mais qu'ensuite La Roque s'était ravisé:
Je ne sais pas, écrit Racine, à quel dessein La Roque montre ce changement… J'ai bien peur que les comédiens n'aiment à présent que le galimatias, pourvu qu'il vienne d'un grand auteur.
Racine avait d'abord écrit: «du grand auteur». Il voulait évidemment désigner Corneille. Nous sommes en 1660; la dernière pièce de Corneille est Œdipe, où, en effet, le galimatias ne manque point. Il est intéressant de voir Racine se détacher et se différencier si tôt et si complètement du très illustre vieux poète.
Huit ou neuf mois après (juin 1661; il a vingt et un ans et demi), nous trouvons Racine occupé d'une tragédie sur les amours d'Ovide:
J'ai fait, refait, et mis enfin dans sa dernière perfection tout mon dessein (mon plan). J'y ai fait entrer tout ce que m'avait marqué mademoiselle de Beauchâteau, que j'appelle la seconde Julie d'Ovide… Avec cela, j'ai lu et marqué tous les ouvrages de mon héros, et j'ai commencé même quelques vers.
Dans cette même lettre, il parle avec une légèreté fâcheuse des tribulations de Port-Royal et de la déposition de M. Singlin, confesseur des religieuses. C'est que Port-Royal l'accablait alors secrètement de remontrances et de vitupérations. Mais c'est aussi dans cette même lettre que Jean Racine écrit: