M. l'avocat (un de leurs amis communs) me le disait encore ce matin en me remettant votre lettre: «Il faut du solide, et un honnête homme ne doit faire le métier de poète que quand il a fait un bon fondement pour sa vie, et qu'il peut se dire honnête homme à juste titre.»

Si fou qu'il soit de poésie et de théâtre, le garçon, dans le fond, est fort sensé.

Et c'est pourquoi, lorsque ses amis de Port-Royal, sa tante, ses parents de la Ferté-Milon s'entendent pour l'envoyer à Uzès, où l'appelle son oncle le chanoine Sconin, qui lui fait espérer un «bon bénéfice», Jean Racine, se voyant sans fortune, se laisse faire. Car, au surplus, on peut écrire des tragédies partout. Et nous verrons qu'à Uzès même, chez le bon chanoine, tout en étudiant saint Thomas et saint Augustin, il continue d'écrire des vers galants, retouche une pièce assez longue intitulée les Bains de Vénus, qui ne nous a pas été conservée, et commence la Thébaïde.

Il écrit, dis-je, cette tragédie et achève les Bains de Vénus dans le moment où son oncle lui cherche une abbaye. Les mœurs de l'ancien régime conciliaient bien des choses. Nous voyons, par une de ses lettres, que si la nature du «bénéfice» obtenu l'eût exigé, Racine se fût résigné à entrer dans les ordres. Il y fût entré avec la foi, certes, mais sans nulle vocation. Cela ne nous paraît pas bien joli. Mais Racine se conformait à un usage. Il ne fut jamais un révolté. Il ne le fut point contre ce qui pouvait l'incommoder dans les institutions et les mœurs de son temps. Comment l'aurait-il été contre ce qui l'y accommodait?

Heureusement (car tout de même la prêtrise, même légèrement portée, l'eût un peu gêné plus tard pour écrire Andromaque ou Bajazet); heureusement il n'y eut pas moyen de lui trouver le moindre bénéfice, pas même «la plus petite chapelle». Et Racine rentra à Paris en 1663, sans doute soulagé au fond.

Mais nous devons à ce séjour d'une année environ qu'il fit à Uzès une série de lettres charmantes qu'il adressait à son cousin Vitart et à mademoiselle Vitart, à sa sœur Marie Racine, à son ami La Fontaine, à son ami l'abbé Le Vasseur.

Ce sont des lettres un peu apprêtées, des lettres soignées, avec pas mal de ratures. Souvenez-vous qu'alors une lettre était quelque chose de bien plus important qu'aujourd'hui. Les courriers étaient dix fois, trente fois, cent fois plus rares. Ajoutez que c'était le destinataire qui payait le port, quelquefois assez élevé (20 sols, 30 sols). On voulait lui en donner pour son argent. On ne pouvait guère lui écrire des billets de trois lignes. Puis, comme il n'y avait guère de journaux,—si ce n'est, à Paris, la Gazette de France (le Mercure ne date que de 1672), et, dans les villes de province, des petites feuilles d'annonces hebdomadaires,—la correspondance privée remplaçait les journaux. À cause de cela, on faisait plus de cas des lettres, et de celles qu'on écrivait, et de celles qu'on recevait, et qu'on montrait volontiers à ses amis et connaissances.

Les lettres juvéniles de Racine sont élégantes, spirituelles, du tour le plus gracieux et (il faut le noter) d'une langue absolument pure. J'entends par là qu'elles excluent même certaines façons de s'exprimer[4] qui passaient dès lors pour vieillies mais que continuaient d'employer les vieillards et même les hommes mûrs. Comparez, pour voir, la prose de Racine et la prose de Corneille dans ces mêmes années 1661 et 1662. La France, alors, continuait de travailler à épurer sa langue. Même dix-sept ans plus tard (en 1679), un ami intime de Racine, Valincour, écrira plus de cent pages de remarques grammaticales, d'un goût un peu étroit, mais très fin, sur la langue de madame de La Fayette: Conversations sur la critique de la Princesse de Clèves (quatrième conversation).

Donc Racine, dans ce lointain Languedoc, craint d'oublier la bonne langue, le «bon usage». Il écrit à l'abbé Le Vasseur:

… Chacun veut voir vos lettres, et on ne les lit pas tant pour apprendre des nouvelles que pour voir la façon dont vous les savez débiter. Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt commencez tout de bon à m'écrire, quand ce ne serait que par charité. Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais; je le désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton.