Il n'est pas inutile de noter ce souci, dès l'âge de vingt ans, chez l'homme qui sera, je pense, l'écrivain le plus pur du XVIIe siècle.
J'ajoute que, s'il craint d'oublier sa langue, ailleurs il nous parle des bourgeois d'Uzès en des termes qui nous donnent assez bonne opinion de la vie provinciale dans ce coin de vieille France:
Ils causent des mieux… et pour moi, j'espère que l'air du pays va me raffiner de moitié, pour peu que j'y demeure; car je vous assure qu'on y est fin et délié plus qu'en aucun lieu du monde.
Ces lettres d'Uzès, très jolies dans leur léger apprêt, semées de citations de l'Arioste et du Tasse, et aussi de Virgile, de Térence et de Cicéron, que Racine transcrit tous par cœur, ces lettres du printemps d'un poète de génie nous montrent un jeune homme d'une sensibilité très vive et d'un esprit très net, inquiet des femmes et de l'amour, amoureux de la vie et de la gloire, et qui, parmi ses inquiétudes et ses frissons, poursuit son dessein et travaille prodigieusement.
Le paysage d'Uzès, et notamment celui que Racine voyait de sa fenêtre, est, paraît-il, admirable. Vous pressentez la description qu'en pourrait faire un jeune littérateur de nos jours, après tout ce que les grands descriptifs ont écrit chez nous depuis cent cinquante ans. Ce sentiment plus profond—ou plus voulu—de la nature et cette façon plus riche de la peindre sont assurément un gain, qui le nie? Mais que la manière exacte et sobre de nos classiques retrouve d'agrément, après tant d'orgies de couleurs et tant d'efforts trop visibles pour voir et pour peindre!
Racine écrit à Vitart, le 13 juin 1662:
La moisson est déjà fort avancée, et elle se fait fort plaisamment au prix de la coutume de France; car on lie les gerbes à mesure qu'on les coupe; on ne laisse point sécher le blé sur la terre, car il n'est déjà que trop sec, et dès le même jour on le porte à l'aire, où on le bat aussitôt. Ainsi le blé est aussitôt coupé, lié et battu. Vous verriez un tas de moissonneurs, rôtis du soleil, qui travaillent comme des démons, et quand ils sont hors d'haleine, ils se jettent à terre au soleil même, dorment un miserere et se relèvent aussitôt. Pour moi, je ne vois cela que de ma fenêtre, car je ne pourrais pas être un moment dehors sans mourir: l'air est à peu près aussi chaud qu'un four allumé, et cette chaleur continue autant la nuit que le jour; enfin il faudrait se résoudre à fondre comme du beurre, n'était un petit vent frais qui a la charité de souffler de temps en temps; et, pour m'achever, je suis tout le jour étourdi d'une infinité de cigales qui ne font que chanter de tous côtés, mais d'un chant le plus perçant et le plus importun du monde. Si j'avais autant d'autorité sur elles qu'en avait le bon saint François, je ne leur dirais pas: «Chantez, ma sœur la cigale!…» etc.
Dame! ça n'est pas: «Midi roi des étés». C'est très simple, mais c'est très net, très précis, très vif. Et, tout de même, la vision de moisson et la sensation d'été y sont bien.
Dans une autre lettre à Vitart (17 janvier 1662), il parle de la douceur de l'hiver dans ce pays, et la décrit en des vers faciles, dont les premiers ne sont qu'agréables, mais dont les derniers sont charmants:
Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,
La lune au visage changeant
Paraît sur un trône d'argent,
Tenant cercle avec les étoiles:
Le ciel est toujours clair tant que dure son cours
Et nous avons des nuits plus belles que vos jours…