Enfin, à propos des compagnons d'Ulysse retrouvant leur maître:

Homère décrit la joie qu'ils eurent pour lors, et la compare à la joie que de jeunes veaux ont de revoir leur mère qui vient de paître. Cette comparaison est fort délicatement exprimée, car ces mots de veaux et de vaches ne sont point choquants dans le grec comme ils le sont dans notre langue, qui ne veut presque rien souffrir, et qui ne souffrirait pas qu'on fît des éloges de vachers, comme Théocrite, ni qu'on parlât du porcher d'Ulysse comme, d'un personnage héroïque; mais ces délicatesses sont de véritables faiblesses.

Ces délicatesses sont de véritables faiblesses: cet écolier de vingt ans ose enfin le dire dans ces notes sincères; et c'est dans l'amour du grec qu'il puise cette audace. Tout, dans Homère, ravit Racine; nulle familiarité, même nulle crudité ne le choque. Plusieurs fois, il semble préférer Homère à Virgile: «Virgile a imité cette description. Mais celle d'Homère est beaucoup plus achevée, et entre plus dans le particulier.» Il est enchanté d'entendre Nausicaa appeler Alcinoüs «son papa» ([Grec: pappa phile]) «quoiqu'elle soit grande fille». Lorsque, chez les Phéaciens, Ulysse demande son chemin à une jeune fille qui porte une cruche d'eau:

Il ne se peut rien de plus beau, dit Racine, que la justesse et l'exactitude d'Homère. Il fait parler tous ses personnages avec une certaine propriété qui ne se trouve point ailleurs. Ulysse, par exemple, parle simplement à cette fille, et cette fille lui répond avec naïveté.

Ainsi, voilà Racine, à vingt ans, profondément épris de la bonhomie, de la franchise et du réalisme d'Homère. Vous vous demanderez: «Pourquoi, plus tard, ne s'en est-il pas souvenu davantage? Pourquoi, lorsqu'il avait sous les yeux la fréquente familiarité du dialogue d'Euripide, a-t-il prêté au serviteur d'Agamemnon et à la nourrice de Phèdre des discours d'une noblesse si savante? Pourquoi l'élégance si ornée du récit de Théramène?» Sans doute par un souci excessif de garder une certaine unité et harmonie de ton. Mais ne croyez point pour cela qu'il n'ait rien retenu de la simplicité grecque. Très souvent, et dès la Thébaïde,—un certain parti pris de dignité dans la forme une fois admis,—vous trouverez dans son style quelque chose de très éloigné de l'emphase de Pierre Corneille et de la noblesse convenue ou de l'élégance molle de Thomas Corneille et de Quinault; quelque chose de dépouillé, de direct, de parfaitement simple, où il est certes permis de voir un ressouvenir et un effet de sa fréquentation passionnée chez les poètes de l'antiquité grecque.

En résumé, de tous les grands écrivains profanes du XVIIe siècle, Racine est celui qui a reçu la plus forte éducation chrétienne.

Et de tous les grands écrivains de son temps sans exception, Racine est celui qui a reçu et s'est donné la plus forte culture grecque.

Et la merveille, c'est la façon dont se sont conciliées ou plutôt fondues dans son œuvre ces deux éducations, ces deux traditions, ces deux cultures.

Elles supposent deux conceptions de la vie si différentes en elles-mêmes, et si diverses dans leurs conséquences! Ici, la foi dans l'homme, la vie terrestre se suffisant à elle-même. Là, le dogme de la chute, la vie terrestre n'ayant de sens que par rapport à l'autre vie, la peur et le mépris de la chair. Or, la pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, a provoqué des sacrifices, des résignations, des songes; des espérances et des désespoirs inconnus auparavant. La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardents, et a tenu une bien autre place dans le monde. La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: l'amour de Dieu considéré à la fois comme un idéal et comme une personne, la haine paradoxale de la nature, la foi, la contrition. Il y a eu des conflits nouveaux de passions et de croyances, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse, un enrichissement de la sensibilité.

La tradition grecque donnera à Racine la mesure, l'harmonie, la beauté. Elle lui offrira des peintures de passions fortes et intactes. Elle lui fournira quelques-uns de ses sujets et quelques-unes de ses héroïnes. Et Racine, souvent, leur prêtera une sensibilité morale venue du christianisme. Il fera des tragédies qui secrètement embrassent et contiennent vingt-cinq siècles de culture et de sentiment.