La bonhomie des mœurs lui semble délicieuse. À propos d'Hélène, au IVe livre:
On voit bien qu'autrefois les dames ne faisaient point tant de façons qu'elles en font à présent. Et elles vivaient assez familièrement, comme Hélène qui fait apporter avec elle son ouvrage; devant de jeunes Hommes qu'elle n'a jamais vus.
La nature, même sauvage, ne lui déplaît point. À propos de l'île de
Calypso:
Homère nomme des hiboux, des éperviers à la langue large, ce qui montre que c'était un désert tout à fait retiré et qui avait quelque chose d'affreux: ce qui est agréable sans doute, quand cela est adouci par quelque autre objet, comme de la vigne, des fontaines et des prairies, qu'Homère y met encore.
(Lorsqu'il s'agissait de paysages; les gens du XVIIe siècle disaient «affreux» là où nous dirions «mélancoliques». Il y a dans les Dialogues des morts de Fénelon un passage bien curieux. C'est dans le dialogue de Léger et Ebroïn: «N'admirez-vous pas, dit Ebroïn, ces ruisseaux qui tombent des montagnes, ces rochers escarpés et en partie couverts de mousse, ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'affreux qui plaît et qui fait rêver agréablement.»)
L'exactitude familière des détails ravit le jeune Racine:
Calypso donne à Ulysse un vilebrequin et des clous, tant Homère est exact à décrire les moindres particularités, ce qui a bonne grâce dans le grec, au lieu que le latin est plus réservé et ne s'amuse pas à de si petites choses. Il en va de même de notre langue, car elle fuit extrêmement de s'abaisser aux particularités, parce que les oreilles sont délicates et ne peuvent souffrir qu'on nomme des choses basses dans un discours sérieux, comme une cognée, une scie et un vilebrequin. L'italien, au contraire, ressemble au grec, et exprime tout, comme on peut voir dans l'Arioste qui est en son genre un caractère tel que celui d'Homère.
Mais pourquoi ce qui a «bonne grâce» dans les vers grecs ou italiens n'en aurait-il pas dans les vers français? N'est-ce pas affaire aux poètes de chez nous s'ils le voulaient? Racine ne songe pas à se le demander; il accepte, pour la poésie, les règles de noblesse conventionnelle posées avant lui par un idéalisme intéressant, mais un peu pédant et renchéri. Et pourtant lui-même, un peu plus loin, rapporte avec un plaisir visible les détails les plus «bas» de l'aventure du Cyclope, et, à propos d'Ulysse chez Circé, emploie de préférence et répète à satiété le mot «cochon» quand il pourrait dire «pourceau».
Oui, cette simplicité, ce réalisme d'Homère l'enchantent. À propos de ces mots d'Ulysse: «Permettez-moi de souper à mon aise, tout affligé que je suis, car rien n'est plus impudent qu'un ventre affamé.»
Notre langue, dit Racine, ne souffrirait pas, dans un poème épique, cette façon de parler, qui semble n'être propre qu'au burlesque: elle est pourtant fort ordinaire dans Homère. En effet, nous voyons que, dans nos poèmes et même dans les romans, on ne parle non plus de manger que si les héros étaient des dieux qui ne fussent pas assujettis à la nourriture: au lieu qu'Homère fait fort bien manger les siens à chaque occasion, et les garnit toujours de vivres lorsqu'ils sont en voyage.