Après nous avoir conté une fort ridicule entrée en scène de Molière, dans une farce, sur un âne récalcitrant:

Quand on fait réflexion, ajoute Grimarest, au caractère d'esprit de Molière, à la gravité de sa conduite et de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de pareilles aventures et prît sur lui les personnages les plus comiques. Il est vrai qu'il s'en est lassé plus d'une fois, et, si ce n'avait été rattachement inviolable qu'il avait pour les plaisirs du roi, il aurait tout quitté pour vivre dans une mollesse philosophique.

Et, un peu plus loin, Grimarest rapporte ce petit discours de Molière à un jeune homme qui voulait être comédien:

Vous croyez peut-être que cette profession a ses agréments, vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence recherchés des grands seigneurs. Mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leurs fantaisies.

(Et, quand il parle des grands seigneurs, il faut aussi entendre le roi.)

Le reste du monde, continue-t-il, nous regarde comme des gens
perdus et nous méprise.

Et c'était alors la pure vérité. Écoutez ce qu'écrit le bourgeois Tallemant, et de quel ton, à une époque où Molière était déjà l'auteur de l'admirable École des femmes: «Un garçon nommé Molière quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart); il en fut longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa.» (Tallemant confond la mère avec la fille.) «Il a fait des pièces où il y a de l'esprit. Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule.»

Représentez-vous, continue Molière dans le récit de Grimarest, la peine que nous avons. Incommodés ou non, il faut être prêts à marcher au premier ordre et à donner du plaisir quand nous sommes souvent accablés de chagrin, à souffrir la rusticité de la plupart des gens avec qui nous avons à vivre, et à capter les bonnes grâces d'un public qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne.

À ces humiliations quotidiennes, ajoutez sa santé qui est déplorable. Au moment où, après douze ans de province et d'obscurité, il arrive enfin à la réputation (à quarante ans), la maladie le prend et ne le lâche plus. Pendant les dix ans qui lui restent à vivre, il ne se nourrit que de lait. Ajoutez ses continuelles angoisses de domestique et d'amuseur du roi. À propos du Bourgeois gentilhomme joué à Chambord:

Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là, écrit Grimarest. Le roi ne lui en dit pas un mot à son souper… Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre.