Il n'était pas nécessaire de lui en faire sentir les beautés: tout
ce qui était beau le frappait
.

Et, d'autre part, un vicaire de Saint-Roch, l'abbé Poujet, qui l'assista dans une de ses maladies et qui en fit un petit mémoire, écrit ces mots intelligents:

M. de la Fontaine était un homme vrai et simple, qui, sur mille choses, pensait autrement que le reste des hommes, et qui était aussi simple dans le mal que dans le bien.

Et c'est pourquoi les contemporains ont beaucoup goûté cet extraordinaire bonhomme. Il y a eu, autour de ce simple amant de la nature, quelque chose d'un peu pareil—déjà—à l'empressement du beau monde autour de Jean-Jacques Rousseau. On le trouvait original et rafraîchissant.

Non, je ne pense pas qu'entre les fils des hommes aucun ait été plus parfaitement naturel que La Fontaine. Il suivait exactement son instinct et son plaisir. Et avec cela il était charmant, sans vanité, sans méchanceté. L'élève de Port-Royal, instruit de la grande misère de l'homme «naturel», dut être d'abord déconcerté de voir celui-là si délicieux. Le paganisme tranquille de La Fontaine dut agir sur Jean Racine comme un dissolvant—au moins momentané—de sa pensée religieuse.

Le troisième ami de Racine, et celui qui lui sera le plus cher, et jusqu'au bout, et celui dont l'amitié lui sera le plus salubre, c'est Nicolas Boileau-Despréaux, qui n'a que trois ans de plus que lui.

Boileau me plaît extrêmement. C'est un grand artiste, et qui a fait quelques-uns des plus beaux vers pittoresques de notre langue. C'est un excellent homme, d'humeur savoureuse, et d'un bon sens admirable dans des limites étroites. Si bien qu'avec lui on est toujours tranquille. Il ne trouble pas. Il suggère peu de chose au delà de ce qu'il dit. Avec cela, il a ravi ses contemporains. Savez-vous bien qu'il y a eu cent trente-trois éditions de ses différents ouvrages publiées de son vivant? C'est extraordinaire. Et qu'il n'a jamais demandé un sou à ses libraires? Ce n'est pas ordinaire non plus. Il était très vivant, bon compagnon, plein de verve, grand disputeur et bon plaisant. Il avait un «talent d'imitation» très remarquable, entendez le talent de contrefaire les gens. «Il amusa un jour le roi, dit Louis Racine, en contrefaisant devant lui tous les comédiens, y compris Molière.» Il était connu pour ce talent, et on l'invitait à dîner pour qu'il «fît des imitations», comme nous dirions aujourd'hui.

Mais enfin, dit Louis Racine, il en eut honte, et, ayant fait réflexion que c'était faire un personnage de baladin, il n'alla plus aux repas où on l'invitait que pour réciter ses ouvrages.

Il avait beaucoup d'esprit. La plupart des mots qu'on a conservés de lui sont excellents. Et plusieurs sont généreux et courageux.

À l'époque où nous sommes (1663-1664), il écrit ses premières satires et en fait des lectures privées. Elles ne sont pas profondes, et il s'y trouve des lieux communs un peu modestes: mais elles sont amusantes, colorées et drues; et une sensibilité littéraire passionnée les anime. J'avoue qu'elles me plaisent encore. Et elles étaient courageuses, ne vous y trompez pas. Attaquer en face, et en les nommant par leur nom, des écrivains dont quelques-uns étaient considérables par leur situation ou leurs amitiés, c'était se faire des ennemis acharnés et dangereux et s'exposer à de sérieux ennuis. En tout cas, il dut à sa franchise de n'entrer à l'Académie qu'en 1684, à quarante-huit ans, et encore il y fallut l'intervention du roi. Au début, quelqu'un représentait à Boileau que, s'il s'attachait à la satire, il se ferait des ennemis qui auraient toujours les yeux sur lui. «Eh bien, répondit-il, je serai honnête homme et je ne les craindrai point.» Il fut très honnête homme en effet.