Au temps où il les colportait dans les dîners, ses satires, non encore revues, plus proches du premier jet, avaient, çà et là, plus de rudesse, et plus de saveur peut-être que dans la première édition avouée.

Il y a un petit livre très rare, imprimé secrètement et sans privilège en 1666 et intitulé: Recueil contenant plusieurs discours libres et moraux en vers. C'est une édition du Discours au roi et des satires I, II, IV, V et VII dans leur texte primitif et telles qu'elles couraient en copie. Or, dans le deuxième «discours» de cette édition furtive et fautive: Contre les mœurs de la ville de Paris, je trouve ce vigoureux morceau à la Juvénal ou à la d'Aubigné:

… Et pour dernière horreur, pour comble de misère,
Qui pourrait aujourd'hui sans un juste mépris
Voir Italie en France et Rome dans Paris?
Je sais bien mon devoir, et ce qu'on doit à Rome
Pour avoir dans ses murs élevé ce grand homme
Dont le génie heureux par un secret ressort
Fait mouvoir tout l'État encore après sa mort.
Mais enfin je ne puis sans horreur et sans peine
Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine
Et traîner dans Paris ses mimes, ses farceurs,
Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs,
Et chacun avec joie, en ce temps plein de vice,
Des crimes d'Italie enrichir sa malice…

Pourquoi Boileau n'a-t-il pas conservé ces vers dans l'édition avouée de 1666? Par pudeur? Ou par égard pour Molière, à qui ses ennemis attribuaient des fantaisies italiennes? Ce n'est pas moi qui vous le dirai.

Si Racine, à cette époque, n'eût connu que Molière, La Fontaine, et Chapelle, et Furetière, et d'Houy, et Poignant, peut-être eût-il donné tout à fait dans le désordre. Mais je crois que Boileau le préserva. Boileau fut pour Racine un excellent tuteur. Il fut, dans bien des circonstances, quelque chose comme sa conscience morale et sa conscience littéraire.

Je viens de nommer Chapelle. C'était un garçon fort gai, assez ivrogne, et qui aimait faire de grosses farces. Lui aussi, dans les vers faciles qu'il écrivait, était de tradition gauloise, et en réaction contre le précieux, le doucereux et le pompeux.

De même Furetière, homme d'esprit, remuant et entreprenant, et qui, en 1685, se fera exclure de l'Académie pour avoir fait son Dictionnaire avant que la Compagnie eût achevé le sien. Furetière, en 1663-1664, prépare où est même en train d'écrire son savoureux Roman bourgeois, qui est, en même temps qu'une suite de tableaux réalistes des mœurs de la bourgeoisie parisienne, une satire contre le roman héroïque des Gomberville, des La Calprenède et des Scudéry, comme on le voit dès les premières lignes:

Je chante les amours et les aventures de plusieurs bourgeois de Paris de l'un et de l'autre sexe. Et ce qui est le plus merveilleux, c'est que je le chante, et pourtant je ne sais pas la musique. Mais, puisqu'un roman n'est rien qu'une poésie en prose, je croirais mal débuter si je ne suivais l'exemple de mes maîtres et si je faisais un autre exorde.

Et plus loin:

Donc, je vous raconterai sincèrement et avec fidélité plusieurs historiettes ou galanteries arrivées entre personnes qui ne seront ni héros ni héroïnes, qui ne déferont point d'armées et ne renverseront point de royaumes, mais qui seront de ces gens de médiocre condition qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids; les uns sages et les autres sots; ceux-ci ont bien la mine de composer le grand nombre…